« Madame » Caroline était une (m)amie

affiche-film-madameLe père de Stéphane aurait aimé être réalisateur, alors il a beaucoup filmé son fils, enfant. Le sujet préféré de Stéphane, lorsqu’il filme à son tour, c’est sa grand-mère Caroline…

Au moment du Festival Chéries-Chéris, j’avais manqué ce film, ayant privilégié les œuvres de fiction aux documentaires. Mais lorsqu’on m’a proposé de le découvrir, quelques mois plus tard, j’ai accepté avec joie cette deuxième chance.

En effet, en filmant sa grand-mère et en consacrant un long-métrage à leur relation et à leurs vies croisées, le réalisateur suisse Stéphane Riethauser met d’abord en lumière un phénomène évident : on ne peut qu’être de sa génération. En dépit de tout ce qui peut unir Stéphane et Caroline, chacun(e) a un vécu et un bagage socio-culturel dépendant de l’époque dans laquelle il/elle a grandi. Le côté found footage du film, qui m’a fait penser à Play durant toute la partie où Stéphane raconte son enfance entre son frère, sa famille et ses camarades d’école, images d’archives à l’appui, accentue l’authenticité de la démarche et ancre considérablement les existences dans leur temps. Cette différence insoluble entre Caroline et Stéphane apparaît bien lorsque la grand-mère exprime ses goûts en matière de mode et de coiffure, regrettant amèrement la mode de 1927 et lissant les cheveux de son petit-fils autant que faire se peut pour qu’il ait « l’air intelligent ».

Pourtant, cette différence de goût semble uniquement un objet de plaisanteries tant l’amour qui unit ces deux êtres est prégnant. La grand-mère taquine laisse à son petit-fils un tas de messages sur son répondeur, invariablement ponctués d’un « adieu » culpabilisateur, dont on suppose qu’il provoquait un rappel immédiat. Le jeune homme s’intéresse réellement à son aïeule, il filme ses tableaux et ne juge jamais ses activités et ses avis, même s’ils peuvent paraître d’un autre temps. Cette capacité d’écoute sincère et ouverte l’entraîne à poser à la nonagénaire des questions très personnelles, qui donnent lieu au récit quasi complet de sa vie à la caméra. Le réalisateur crée un cadre humain et intimiste où elle peut déposer les épisodes les plus rocambolesques (son invention de la gaine en satin qui la rendra riche) ou les plus terribles (son mariage forcé à 15 ans) de son histoire. La trajectoire de Caroline est celle d’une femme forte et entreprenante qui a mené sa vie comme elle l’entendait, seule avec deux enfants de deux pères différents, indifférente aux regards malveillants que son succès dans les affaires et ses mœurs modernes pouvaient générer. Mais c’est aussi une femme qui a subi le sexisme dans toute son horreur, de l’obligation d’épouser un homme parce qu’elle avait fait du vélo avec lui au viol conjugal qui s’ensuit, en passant par les manœuvres des hommes jaloux de sa réussite.

Caroline n’a pas sa langue dans sa poche, et ce trait de caractère semble partagé dans la famille, car on entend aussi de temps à autre la voix du père de Stéphane, et Stéphane lui-même, en voix off, raconte sans édulcorer son évolution. Le portrait de cette famille en apparence normale, c’est aussi celui des tragédies de son temps (la menace du Sida) et des préjugés à la vie dure (contre les femmes, contre la communauté LGBT). Stéphane grandit hanté par la peur, celle de ne pas être un homme, en particulier aux yeux de sa famille. Très vite, on perçoit qu’il cache sous des insultes et des postures sa sensibilité et son attirance pour les garçons. Le film montre avec finesse comment les idées reçues ambiantes peuvent rendre homophobe un jeune garçon homosexuel et lui faire refouler son orientation pendant des années.

Et puis il y a la peur de « décevoir » (le mot est écrit dans son journal), celle de perdre l’affection de ses parents et de Caroline. Car s’engager dans un combat pour l’égalité des droits, c’est rendre publique son identité et devoir affronter ses proches à ce sujet.

Intime et franc, Madame est le récit de ces parcours de vie différents qui se côtoient et s’enrichissent de se raconter mutuellement, permettant d’interroger les stéréotypes de genre de la société.

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