Entretien avec Mehdi M. Barsaoui et Sami Bouajila autour du film Un fils

Ayant beaucoup aimé Un fils, j’ai été ravie qu’on me propose de rencontrer l’équipe du film autour d’une table ronde, partagée avec 3 autres intervieweurs/euses*.

  • Au début du film, on est plongé dans un cocon familial où tout va bien, jusqu’à la scène de l’attaque terroriste qui vient tout détruire. Cette scène passe très vite, et on n’y revient pas par la suite…

M.M.B. : « La famille n’est pas la cible de l’attentat, qui visait la garde nationale qui venait de les doubler en voiture. Plus tard, dans la salle d’attente de l’hôpital, on donne des informations via la télévision. Ce sont les prémices des attaques terroristes en Tunisie en 2011, car les institutions sécuritaires étaient les premières cibles d’attentats de cellules pré-Daesh en Libye qui se sont infiltrées en Tunisie. La police s’est rendue sur place suite à un faux appel d’urgence et est tombée dans une embuscade. Cette famille se trouvait malheureusement au mauvais endroit au mauvais moment.

Ce qui m’intéressait ce n’était ni de faire un film sur le terrorisme ni de l’expliquer. Je pense n’en avoir ni les moyens, ni la légitimité. Ce qui m’intéressait, c’étaient les répercussions de la politique et du social sur une famille. »

« Une famille en mutation dans un pays en mutation »

  • Au départ, on suit une famille très moderne, mais une fois à l’hôpital, on retourne vers plus de tradition…

M.M.B. : « C’est une remise en question de la modernité de cette famille, c’est pousser cette famille à bout, aller explorer des territoires inconnus. Si tout est moderne et super joli, ça devient lisse et ennuyeux. Moi je crois que l’être humain est profondément contrasté. Ce qui m’intéresse c’est d’explorer cette face cachée des personnages, sinon je pense qu’ils seraient plats. Donc il y a une remise en question mais à la fin ils en sortent transformés, grandis. Ce périple les mène à la découverte d’eux-mêmes. Ce que dit le regard final entre Fares et Meriem, c’est qu’ils se sont affranchis de leur passé, de tout ce poids qui pèse sur leurs épaules. C’est une famille en mutation dans un pays en mutation. »

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©Jour2Fête
  • Le Tunisien intègre le français et l’arabe, est-ce que ce passage d’une langue à l’autre a posé des difficultés à l’écriture ou au montage ?

S.B. : « C’est toute notre vie ça ! »

M.M.B. : « On parle comme ça, c’est notre culture, on mixe. C’est un héritage géographique et stratégique. Dans notre dialecte on intègre aussi quelques mots en italien, en maltais (qui est déjà un peu un mix avec du sicilien et de l’arabe), en espagnol. Je pourrais citer énormément d’exemples. Cette richesse vient de la position de la Tunisie sur la Méditerranée. Notre manière de parler dépend aussi de l’environnement, du statut social, mais le Tunisien intègre parfaitement le français et l’arabe. Il n’y a pas de logique, on peut commencer dans une langue et finir dans l’autre. Tout dépend de la sensibilité de chacun. Mais ça fait partie de nous donc on l’a intégré dans le film. C’était d’autant plus intéressant que le personnage de Fares a grandi en France, et se retrouve en Tunisie dans un environnement qu’il ne maîtrise pas très bien. »

S.B. : « Je ne contredis pas Mehdi, c’est très légitime parce qu’il est né et a grandi là-bas, mais je vais nuancer. Je pense sincèrement qu’il y a un héritage colonial, comme dans le reste du Maghreb, et dans certains pays comme le Maroc c’est encore plus flagrant. Mes parents sont tunisiens, et il a raison quand il dit que c’est une question de classe sociale. L’arabisation est revenue en Tunisie dans les années 80, sinon on apprenait le français en primaire. La génération de mes parents a appris en primaire, enfin ceux qui avaient le droit d’y aller. Ma mère, quand la classe a été pleine parce que des Français étaient arrivés, elle a arrêté d’aller à l’école, elle n’a même pas le certificat d’études. Quand elle est arrivée en France, elle ne parlait pas et ne comprenait pas le français. Papa si, il a fait le certificat d’études donc il parlait un peu le français. Donc moi, par rapport à Mehdi, je suis né en France, j’ai un arabe oral, qui est très maigre. Ça fait 20 ans que je n’habite plus avec mes parents, je les vois peu donc mon arabe s’est perdu. Je comprends très bien mais pour le parler, je n’ai pas la dextérité ni le vocabulaire adéquat qu’ils ont.

Ensuite, quand je parle d’héritage colonial et de classe sociale, tout le monde ne parle pas français là-bas. Quand je vais dans ma famille en Tunisie, ils ne comprennent pas et ne parlent pas le français. Mes petits cousins si, parce qu’ils ont appris en cours, avec eux j’ai plus de facilité à communiquer parce que je peux finir mes phrases en français. »

M.M.B. : « Oui le français est en train de perdre sa place. »

S.B. : « Et c’est plus flagrant au Maroc, où il y a un autre rapport avec la langue française. Au Maroc, il y a aussi beaucoup de berbères qui ne parlent pas l’arabe. J’ai interprété Omar Raddad dans Omar m’a tuer : Omar, quand il vient en France, il ne parle ni français ni arabe, il parle berbère.

Mais le petit Youssef, qui joue mon fils dans le film, il parle français. C’est une volonté politique des parents. »

  • En termes de référence culturelle, quelle est la chanson qu’ils écoutent tout le temps en voiture au début du film ? Comment l’avez-vous choisie ?

M.M.B. : « C’est un tube de 2011 qui s’appelle « Gregorius » de Si Lemhaf. Comme le film est ancré dans les événements de 2011, il me fallait un tube de l’époque et en cherchant, je suis tombé amoureux de ce titre-là. Nous n’avons pas voulu sous-titrer les paroles parce que ça donnait trop de sens. Ça parle de la famille, de la Tunisie, de mensonge, de trahison, donc ça faisait écho à l’histoire. »

S.B. : « Quand il me traduisait le truc, j’étais scié ! C’est vraiment très fort, avec beaucoup d’humour, à la Guignol, il flingue les institutions, la politique… Mais il faut être tunisien pour comprendre les paroles et les références. »

M.M.B. (réfléchit pour traduire de mémoire) : « Le premier couplet dit « Aujourd’hui j’ai découvert que mon père était un robot, ma mère est du Pakistan et mon frère est le fils de Zorro ». Donc déjà ce n’est pas le même père, ça résonnait avec l’histoire. À un moment, la caméra passe sur Meriem quand la chanson dit « énormément de mensonge ». »

  • Vous faites d’ailleurs beaucoup de gros plans.

M.M.B. : « Oui, et pour moi ce n’était pas assez. Mais Antoine Héberlé, mon chef-opérateur, me disait « Mehdi, là on est vraiment très très serré. » Je voulais être proche de ces personnages pour essayer de les comprendre, de sentir ce qu’ils vivent. Je voulais être proche de leurs yeux surtout car ce sont les miroirs de l’âme. C’est pour ça qu’il y a des moments où ça ne parle pas, où on est vraiment en très gros plan sur les yeux. »

  • Cette année, on a beaucoup de films du Maghreb qui donnent une nouvelle image de la femme maghrébine, comme Meriem. Par exemple, elle ne s’excuse jamais.

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« Je ne vois pas pourquoi les femmes devraient se justifier »

M.M.B. : « C’était un parti-pris. Je voulais ancrer le film dans une certaine modernité. C’est la société dans laquelle je voudrais vivre, une société dans laquelle l’homme et la femme seraient totalement égaux, pas seulement sur le papier. Je remets les choses dans leur contexte : la femme tunisienne jouit d’énormément de droits par rapport au monde arabe. Elle a par exemple obtenu avant beaucoup de femmes européennes le droit à l’avortement, au divorce, le droit de vote. La Tunisie est le seul pays arabe où la polygamie est interdite, depuis 1956. Ça, c’est dans la théorie. Dans la pratique, on n’y est pas encore. Le socle est là, mais on est loin d’une totale émancipation. Mes intentions, je peux les résumer ainsi : c’est elle qui signe. Je pense que c’est un message important, car on ne pose même pas la question à une femme en Tunisie, quand un enfant naît, si elle veut être sa tutrice légale. Ce droit est automatiquement octroyé au père, ce que je trouve scandaleux. Et comme vous l’avez dit, elle ne se justifie pas. Moi en tant qu’auteur, je trouve qu’on vit dans une société où les hommes ne se justifient pas, donc je ne vois pas pourquoi les femmes devraient le faire. »

  • Et quel est votre rapport à l’homme moderne, Sami ?

S.B. : « Est-ce que je suis moderne ? Il faudrait demander à mes enfants ! Tout ce que dit Mehdi, ma mère me le racontait déjà. J’ai connu la Tunisie comme ça, petit c’était l’ère Bourguiba. Il y avait une fraîcheur… »

M.M.B. : « Il y a un héritage social, politique, culturel… »

S.B. : « Et ça les Tunisiens en sont assez fiers, même le petit peuple. Il était charismatique, il a une place viscérale auprès des Tunisiens. Moi j’ai connu la Tunisie de ma famille, et je n’ai pas de famille rétrograde – ou ce qui se cache derrière je ne l’ai pas connu. L’aspect rétrograde je l’ai juste vu en France dans les années 80 avec l’islam politique. Ça n’a rien à voir avec la religion, et c’est partout même au Maghreb, il n’y a jamais eu autant de foulards que maintenant. Mes parents n’étaient pas pratiquants, les choses étaient bien plus simples à l’époque. »

M.M.B. : « Les choses étaient privées aussi. Maintenant malheureusement on vit dans une société où il y a l’envie de montrer sa religion, sa différence. »

S.B. : « Il y a une démarche insidieuse, c’est politique tout ça. »

  • Et qu’est-ce qui vous a donné envie d’interpréter ce personnage ?
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S.B. : « Un scénario comme ça, avec un personnage comme ça, je ne sais pas comment le dire autrement : il y a peu d’acteurs dans l’année qui reçoivent des trucs comme ça ! Après il y a des choses plus triviales, et je ne crache pas dessus, ce n’est pas un jugement. Mais des personnages incarnés comme ça, avec des situations et des points de vue aussi forts à défendre, avec un film inspiré, voire visionnaire… c’est particulier quand même ! Est-ce qu’il faut une autre raison ? »

M.M.B. : « Et ça faisait longtemps qu’il n’avait pas tourné dans un film tunisien, le dernier c’était Les silences du palais en 95. »

  • Le film est bâti sur les oppositions, par exemple entre la famille (l’intérêt de l’enfant) et le couple. Quelle est votre sensibilité par rapport à ça ?

S.B. : « J’aurai une approche différente de lui, parce que lui c’est le chef d’orchestre. Moi je vais incarner, donc j’ai juste essayé de me mettre dans la peau du gars qui va vivre ça et comment il va se faire déstabiliser. À un moment il s’est senti dépouillé, il y a quelque chose qui lui a manqué, on lui enlève une légitimité. Après ça donne l’intérêt du personnage où une fois qu’il est poussé dans ses retranchements, son apparente modernité s’effrite et il y a un instinct qui ressort. Et au-delà de cet instinct il y a l’intelligence du cœur et de l’humain qui prime – et c’est en ça que je trouvais ça beau. À un moment on lâche prise et la vie ou le destin tranchera. Et une fois qu’on lâche prise il y a des réponses qui arrivent. »

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« L’ego du père, celui de l’homme et celui du mari »

M.M.B. : « Le personnage masculin est tiraillé par l’ego du père, celui de l’homme, celui du mari. Plus on avance dans le film, plus l’ego de l’homme laisse place à l’ego du père. À partir d’un certain moment, le père tue un peu l’homme et le mari, c’est un type engagé à 100 % comme père. Le personnage passe par différents stades, l’homme blessé, l’homme trahi, puis l’intérêt de l’enfant prime. Pareil pour la mère qui passe par le stade de la femme adultérine qui est jugée (par le staff médical, son mari…). Elle accumule jusqu’à la scène où elle est harcelée dans la rue par deux jeunes. Cette scène peut paraître anodine mais elle a sa place dans la construction du personnage : elle en a marre, et elle décide que plus personne ne va l’atteindre, la blesser. Elle décide de passer de passive à active. C’est une séquence qui arrive juste avant la prise de conscience où elle gifle son mari. En le giflant, elle dit stop à tout. Là aussi la femme active tue la femme passive et c’est une nouvelle Meriem qui renaît. »

* Questions de Mitra pour Trendyslemag, Zineb pour 21st Century Women, Gilles pour Place du cinéma et moi-même.

Un grand merci à Mehdi M. Barsaoui et Sami Bouajila pour avoir partagé ce moment avec nous, à Mensch Agency pour l’organisation de cette rencontre ainsi qu’à mes co-intervieweurs/euses.

Un fils, en salles le 22 juin 2020.

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