Entretien avec Antoine de Bary, Vincent Lacoste et Noée Abita autour de Mes Jours de gloire présenté au Festival Premiers Plans d’Angers

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Crédit photo : ©Lilylit

J’ai pu rencontrer l’équipe du film Mes Jours de gloire durant le festival Premiers Plans, lors d’un moment partagé avec Laurent Beauvallet pour Ouest France et Marie-Jeanne Le Roux pour Le Courrier de l’Ouest.

  • Comment est née l’histoire de ce film ?

« C’était l’idée de la starification jeune »

A. de B. : « On avait fait un court-métrage avec Vincent il y a 5 ans qui s’appelait L’enfance d’un chef et c’était une forme de docu-fiction sur un acteur connu qui du jour au lendemain n’arrivait plus à jouer au moment où il emménageait seul pour la première fois, et c’était un peu ses premiers pas dans l’indépendance. Il y avait une certaine forme de frustration à la fin du court-métrage de ne pas avoir pu tout raconter et on avait envie d’avoir ce personnage, mais de le changer, de le mettre dans une histoire, de raconter sa vie et le passage à l’âge adulte, de la manière dont moi je le percevais : une espèce de métaphore de chute. Parce que je l’ai vécu, parce que j’avais plein d’amis qui l’avaient vécu, de se retrouver à 27 ans et de faire un point sur soi, ses amis, comment chacun a évolué par rapport aux promesses qu’il s’était faites jeune. Et parfois il y a une déception de l’âge adulte. Dans beaucoup de films, le passage à l’âge adulte est représenté par des éléments clés, un premier travail, un premier appart. Je trouvais ça drôle, d’avoir un personnage qui avait déjà tout ça, qui avait eu un travail, qui avait connu le succès, qui avait gagné de l’argent et qui était bloqué là-dedans depuis dix ans et n’avait pas retravaillé. En fait c’est un mec avec des problématiques de vieux mais à même pas trente ans ! En plus de ça, j’ai grandi avec des baby rockers, l’époque des jeunes groupes de musique, quand j’étais au lycée, c’était le début de MySpace, des réseaux sociaux, de tout le monde qui se vend sur Internet, c’était très important. À 17 ans, les mecs sortaient un album, allaient sur des plateaux télé, faisaient des concerts énormes avec plein de gens qui venaient les voir, et moi je faisais de la guitare dans un coin de la salle et je regardais ça. La plupart ont losé après et ça m’a rassuré ! C’était l’idée de la starification jeune. »

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©BacFilms
  • C’est un rôle qui a été écrit pour Vincent Lacoste ?

V. L. : « Moi je n’ai pas du tout collaboré au scénario par ailleurs, mais on en a beaucoup parlé pendant qu’Antoine écrivait. On est très proches dans la vie donc j’ai suivi un peu tout le processus de loin. Dans le film il y a pas mal d’impro aussi, c’est peut-être pour ça que ça donne cette impression. »

A. de B. : « Puis je le comprends bien ! »

  • Ça fait penser au rôle de Guillaume Depardieu dans Les Apprentis

A. de B. : « C’est un de mes films préférés, il est formidable ! »

V. L. : « C’était une grosse influence pour ce film, parce qu’il y a ce côté dépressif… »

A. de B. : « Mais l’air de rien ! On met du temps à se rendre compte que c’est l’histoire de deux mecs dépressifs dans un appart ! »

  • Puis le personnage a un côté désinvolte, presque agaçant.

A. de B. : « Il est un peu inconsistant, inconséquent, typiquement la scène des pompiers, ça me fait énormément rire mais plein de gens m’ont dit « mais il est insupportable, ce sale petit con ! » »

V. L. : « C’est vrai qu’il est très antipathique là. »

A. de B. : « C’était l’idée, de partir d’un petit con inconséquent et de le rendre touchant et compréhensible. C’est le truc de la désinvolture de l’adolescence, puis j’en ai observé pas mal des potes qui ont fait ce genre d’épisode, à mentir à tout le monde, et il y a toujours quelque chose qui est assez insupportable dans le discours parce que ce sont des gens qui, pour se protéger, vont dix fois plus loin que les autres. Et c’est ça qui les isole. »

  • Mais c’est là que le rôle des parents est important aussi…

A. de B. : « Complètement. C’est ça qui était génial avec Emmanuelle [Devos] et Christophe [Lambert], au-delà du fait que ce sont de super comédiens, il y avait l’idée que le passage à l’âge adulte ce soit la perte des croyances de l’enfant et la perte des mythologies parentales. Grandir, c’est aussi se faire sa propre idée. Du coup les parents sont comme un ancien monde dans lequel il est encore plongé et protégé mais dans lequel il y a des non-dits et où il n’a pas encore trouvé sa place. »

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  • Et le rôle de cette jeune fille, par rapport à lui, quel est-il ? Et comment l’avez-vous joué ?

N. A. : « On a joué la carte du naturel, d’un jeu très spontané. Le personnage de Léa ce sont des petits moments de joie et d’espérance dans… »

A. de B. : « Dans ce monde de brutes ! »

N. A. : « Et finalement ça ne se passe pas non plus parce que ce n’est pas là la solution. »

A. de B. : « Mais c’est quelqu’un qui ne le juge pas. Pour moi le personnage de Léa représente une forme d’exotisme. Tout le temps qu’elle est là, et qu’il y a la possibilité de réussir avec elle, c’est ce qui lui tient la tête hors de l’eau, puis quand ça s’écroule, tout s’écroule vraiment. J’aimais bien l’idée qu’il remette son destin, un peu sans le vouloir, entre les mains d’une jeune fille de 18 ans qui est encore dans ses études, mais qui du coup ne sera jamais dans un jugement social, qui n’est pas dans la logique de pensée « est-ce qu’il a un travail, un appart ou pas ». Il y a quelque chose d’assez naturel et assez pur dans la manière dont ils se rencontrent. »

  • C’est votre rôle le plus léger Noée, par rapport à vos personnages dans Ava ou dans Genèse qui rencontraient des choses assez dures dans leur trajectoire. Comment c’était de jouer ce personnage qui n’a pas de problème ?

N. A. : « C’était très agréable. Après ce n’est pas parce qu’on joue un personnage difficile que c’est désagréable à travailler, mais oui, c’était différent de ce que j’avais déjà fait et j’étais contente de ça. »

  • Et ce rôle de de Gaulle…

A. de B. : « Ah ce biopic, Lambert Wilson a volé l’idée ! »

  • Mais ce n’est pas de Gaulle jeune, Lambert Wilson… Vous n’auriez pas envie de le faire vraiment, ce film sur de Gaulle jeune, à force de tourner autour ?

A. de B. : « Il faudrait que ce film-ci marche, d’abord ! » [il montre une photo de de Gaulle jeune sur son téléphone]

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  • On dirait Rimbaud plutôt…

V. L. : « Vous voyez mon côté romantique vous ! Moi je trouve que je ne ressemble ni à l’un ni à l’autre. Mais peut-être qu’un jour on se lancera dans ce projet. Mais il faudra des moyens, il faudra qu’on fasse beaucoup de succès avant ! »

« De Gaulle c’est un personnage assez romanesque »

A. de B. : « C’est vrai que de Gaulle, au-delà de la question de la ressemblance, c’est un personnage que je trouve assez romanesque, on le connaît tous au moment de l’appel du 18 juin mais c’est un homme qui a déjà une cinquantaine d’années, il est né en 1890 donc il a déjà 52 ans. C’est un mec qui a fondé de grands espoirs sur sa réussite militaire, et en fait 14-18 il a été fait prisonnier, c’est un peu nul, il était proche de Pétain, et tout à coup il arrive à se rebeller contre Pétain qui est son maître, pour sa conception de la liberté et de la France. Il est à deux doigts de louper sa vie et il la réussit sur le tard. C’est tout l’inverse finalement du personnage d’Adrien, c’est un mec qui a dû attendre avant d’avoir du succès, d’avoir une reconnaissance. »

  • Puis c’est un bon ressort comique…

V. L. : « Mais oui il est hilarant ! Parce que tout le monde voit de Gaulle comme le grand homme mais on semble oublier qu’il a une manière parfaitement hilarante de s’exprimer. »

A. de B. : « Il a un côté maladroit. Puis je lisais que quand il était jeune on l’appelait « la Gaule » parce qu’il était tout long et maladroit. Alors que c’est le héros français qu’on ressort à toutes les élections, une espèce d’esprit français. Si bien que quand j’ai montré le film à mes grands-parents, leur seule réaction ça a été à la fin « mais pourquoi de Gaulle ? » »

  • Et vous comptez continuer à tourner ensemble ?

V. L. : « Non plus jamais. »

A. de B. : « On a fait le tour de la question, la plus grande ressemblance, le court-métrage, le long-métrage, ça fait quatre ans qu’on est collés… Mais oui j’espère. Bon pour l’instant il faudrait que j’écrive quoi. (rires) »

  • Vincent, on vous voit vous à travers le rôle, vous n’avez pas peur d’être enfermé dans un même type de rôles ?

« J’adore les personnages de losers »

V. L. : « Non, parce qu’après j’ai fait trois films d’époque, ça n’a aucun rapport. Justement, j’essaie de faire attention à ça. Ça faisait assez longtemps que je n’avais pas fait un personnage comme ça, que j’aime beaucoup, c’est-à-dire un méga loser. J’adore faire ça, mais on m’en propose moins maintenant. Antoine a toujours vu ça chez moi. (rires) J’adore les comédies, j’aimerais beaucoup en refaire, et j’adore les personnages de losers. »

A. de B. : « Ce qui nous faisait marrer aussi, c’est que Vincent ça lui a pas mal collé à la peau le perso de l’éternel ado, tout en flegme et tout en nonchalance, et le film c’était aussi une manière de casser ça. C’est l’évolution d’un personnage qui part de cette image-là, qu’on pourrait avoir de lui. »

  • C’est l’histoire des Beaux Gosses qui vous a poursuivie ?

V. L. : « Pendant un moment, on ne me proposait que des ados dont la trajectoire était principalement de vouloir sortir avec une fille à la fin de l’histoire. Mais ça a changé à partir d’Hippocrate. Et maintenant je suis assez content parce qu’on me propose un peu tout et n’importe quoi, c’est ça qui est chouette. »

  • Le point commun de beaucoup de ces personnages c’est de faire réfléchir sur les critères de la masculinité…

V. L. : « Ah ça oui, bien sûr ! »

A. de B. : « Au collège, au lycée, moi j’étais un petit gros dans un coin, donc inévitablement, les standards de virilité, j’ai toujours été en-dehors. »

V. L. : « Il était gothique en plus ! »

« Qu’est-ce que c’est, devenir un homme ? »

A. de B. : « Salaud, ça on avait dit non ! Lui il faisait de la tecktonik ! (rires) C’est l’interrogation aujourd’hui, dans le monde dans lequel on vit et dans la manière dont la société évolue. Le film c’est aussi une manière de se poser la question « qu’est-ce que c’est, devenir un homme ? ». On se rend compte de plus en plus qu’il y a énormément d’éléments de société et d’éducation qui ne sont plus les bons et qu’il faut changer. L’exemple de la virilité bafouée c’est son père dans le film. C’est le miroir déchu, et Christophe c’est dément pour ça parce qu’il a cette image du mâle alpha, de Tarzan. Tous les personnages masculins dans le film sont à la dérive, alors que les personnages féminins s’en sortent beaucoup mieux. Il y a une constante de réussir à accepter pour les hommes leur part de féminité. »

  • Et c’est en acceptant d’être sensible et d’aller mal qu’il se retrouve en position de plaire à une fille…

« L’injonction au paraître, c’est violent »

A. de B. : « Oui, c’est justement parce qu’il accepte d’aller mal. C’est comme pendant tout le film ses conversations avec sa mère, c’est un mec qui est bloqué en lui-même, dans le rapport à la tendresse et au fait d’accepter sa vulnérabilité. Il y a une espèce d’injonction à la réussite aujourd’hui qui devient de plus en plus violente, ce que soit avec des trucs comme Instagram, cette fenêtre sur la vie de tout le monde, qui ne fait que renforcer la solitude et une impression que notre vie c’est de la merde. Moi-même en sortant un film, c’est un moment hyper joyeux mais il m’arrive en ouvrant Instagram d’être jaloux de plein de personnes qui sont juste sur une plage ou en train de manger dans un resto qui a l’air meilleur que là où je bouffe. J’ai beau savoir que c’est pas mieux, j’ai un truc qui me travaille dans le fond du crâne « ouais mais quand même, ils mangent un bon steak là ». Ce système de vie où tout le monde est obligé de se marketer, de s’auto-commercialiser, cette injonction au paraître, c’est violent. Ça coupe les pattes plus que ça n’aide à avancer. Je m’en suis rendu compte quand j’ai arrêté Instagram pendant 6 mois, ça m’a fait un bien fou. Si bien que j’ai repris. Par pure vanité, parce que je savais que j’allais pouvoir poster des trucs sur le film. (rires) »

  • C’est un film aussi sur la difficulté à communiquer, malgré l’époque des réseaux sociaux.

A. de B. : « C’est vrai, puis j’ai fait l’expérience l’autre jour d’un truc de réalité virtuelle. C’est fou parce que l’avenir de ça c’est que tu ne sors plus de chez toi, il n’y a plus aucun intérêt à interagir avec des gens. Tu peux avec ça être partout dans le monde, tu peux jouer, regarder, être immergé partout. Tu peux être sur une plage… Pour peu que tu pousses le chauffage chez toi, tu défonces un peu plus la planète, tu mets un peu de sable fin chez toi et t’es sur une plage toute l’année avec juste un casque. C’est un système d’isolement, on réduit de plus en plus notre communication avec le monde. Aujourd’hui, la majorité des rapports humains passent par Instagram, Facebook, Snapchat, les textos, les Facetime… et c’est de plus en plus compliqué le rapport à l’intimité entre les gens. »

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  • Même les parents ne communiquent pas vraiment, ils lui cachent qu’ils veulent divorcer…

A. de B. : « Sur cette question du divorce, c’est aussi une manière de raconter qu’il remet tout sur le dos de ses parents, à chaque fois, dans sa tête. Grandir, c’est aussi se dire, tout le monde fait les choses mal, et les parents aussi font les choses mal. Je me souviens de ma mère qui me répétait tout le temps quand j’étais petit « tu verras le jour où tu auras des gosses ! ». C’est la conversation à la fin avec la mère, c’est un truc vertigineux et on apprend en faisant. Et on se trompe, et on fait mal les choses, et on est pris dans des mensonges… Tout ça pour dire que les parents ne sont pas foncièrement fautifs, c’est juste que lui revient dans un moment où tout le monde refuse de se confronter parce que c’est douloureux. Et t’as beau être psy, écouter les gens à longueur de journée et être censé faire sortir les choses, ce n’est pas pour autant que tu le fais pour toi ! »

  • Avoir des parents psy semble avoir une influence sur le cinéma, il y a déjà eu Deux Moi de Cédric Klapisch qui a des parents psy, vous votre mère est psy…

A. de B. : « C’est un certain tropisme… Après, ma mère a fait ses études sur le tard donc je n’ai pas grandi avec une mère psy, puis elle est un peu spéciale dans sa manière de pratiquer. Mais c’est bien d’avoir un psy, ça donne envie d’écrire, c’est une manière de se poser la question de sa place par rapport au monde, de comment bien y vivre avec les gens qui nous entourent, c’est plutôt un cercle vertueux. »

  • Vous avez des projets à venir ?

V. L. : « Après ce film-ci il y a un film d’Hélier Cisterne et un de Xavier Giannoli qui vont sortir. Et je fais un film de Katell Quillévéré l’été prochain normalement [Le Temps d’aimer, qui vient d’obtenir l’avance du CNC]. »

Un grand merci à l’équipe du film pour leur disponibilité et leur bonne humeur, ainsi qu’à mes co-interviewer/euse, et à Ilona du service presse du Festival.

Mes Jours de gloire, le 26 février 2020 au cinéma.

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