Entretien avec Lucie Borleteau autour du film Chanson douce

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J’ai rencontré Lucie Borleteau à l’issue de l’avant-première de Chanson douce. Elle s’est montrée très disponible et nous avons pu échanger par téléphone avant la sortie du film.

  • J’avais lu le livre exprès avant la sortie du film, donc j’ai d’abord envie de vous parler du travail d’adaptation. C’était nouveau pour vous ?

En fait j’avais réalisé un premier court-métrage adapté d’une nouvelle, mais c’était assez différent, c’est un projet que j’avais porté longtemps. De toute façon le travail n’est jamais le même d’un film à l’autre, mais c’est vrai que c’était un peu une première fois. En plus il s’agit d’un texte très fort et très exposé puisque le roman a reçu le Goncourt.

  • Au générique, on lit plusieurs noms au scénario, comment s’est passée la collaboration entre vous tous et toutes ?

« C’est vraiment le destin »

Au départ il y a eu un genre de casting de réalisateur organisé par Gallimard pour vendre les droits d’adaptation. Je m’étais présentée en pensant n’avoir aucune chance, jusqu’à l’entretien avec Leïla Slimani, où j’avais l’impression qu’on s’était bien entendues sur la façon de voir le projet, de ne pas vouloir trancher entre plusieurs pistes, entre un côté naturalisme, chronique sociale et film de genre, conte maléfique avec des choses primitives. Finalement Karin Viard est arrivée sur le projet en proposant Maïwenn à la réalisation. Puis alors qu’elle avait déjà commencé à travailler, Maïwenn s’est rendu compte que le projet n’était pas assez viscéral pour elle, et là j’ai été rappelée. C’est vraiment le destin.

Je trouvais ça très intéressant d’avoir Karin dans le rôle de Louise, parce que c’est une actrice solaire, qui inspire confiance au public. Quand j’ai repris le projet, je savais donc que ce serait elle dans ce rôle, il me restait les parents à caster, et il y avait déjà un scénario, écrit par Jérémie Elkaïm pour Maïwenn. Je l’ai lu et je l’ai trouvé vraiment bien, donc j’ai continué à travailler avec Jérémie. Il avait fait un travail de synthèse en resserrant sur la famille, en coupant les chapitres sur la fille de Louise, son mari décédé… Ce que j’ai commencé par faire, c’est ajouter des scènes qui de mémoire m’avaient marquées dans le livre et qui n’étaient pas dans le scénario (le monologue de Leïla Bekhti au début par exemple), mais ensuite je suis assez peu revenue au livre en fait, j’ai beaucoup travaillé directement sur le scénario dès le début. Je suis allée voir la pièce qui a été montée à la Comédie Française à partir du roman, aussi, mais c’est assez différent, avec des adultes qui jouent les enfants… Là je me suis rendu compte qu’on était plutôt très fidèles avec ce scénario.

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©Studio Canal
  • Et puisque Karin Viard était déjà trouvée pour Louise, comment avez-vous composé le reste du casting ?

Alors le bébé qu’on voit au début c’est mon enfant. J’ai réfléchi à faire tourner mon bébé dans le film mais finalement c’était plus facile. Ensuite un casting c’est un peu comme une photo de famille à composer. Pour Myriam, il fallait qu’elle ait une vraie relation avec Louise. J’ai vu assez peu d’actrices, et ça s’est décidé aux essais, ça a matché entre Leïla et Karin.

 

J’ai vu plus d’acteurs et quatre ont fait des essais et pareil, il y a eu un match entre Antoine et Leïla. J’aimais bien Antoine parce que même si on voit moins le père dans le film, il porte sur lui beaucoup d’indices sur la position sociale, sans qu’on ait besoin de les développer. Et puis il a une certaine douceur, un peu d’enfance en lui. Je voulais un père moderne, pas trop macho insupportable. Je devais composer un couple jeune et inexpérimenté, je voulais qu’on puisse avoir de l’empathie vu ce qui leur arrive mais sans nier leur côté agaçant.

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©Studio Canal
  • Et pour la petite fille ?

Alors là j’ai fait appel à Christel Baras, la directrice de casting. J’ai vu assez peu d’enfants. On n’avait pas énormément de temps. Cette petite, Assya Da Silva, elle n’avait jamais joué mais elle m’a plu parce qu’elle ne regardait pas la caméra, elle ne cherchait pas à faire sa belle. Et puis elle avait compris que c’était un travail, et elle avait vraiment envie de le faire. Moi je ne suis pas pour mentir aux enfants, leur dire que c’est un jeu etc. parce que non, sur un plateau on ne fait pas que s’amuser, donc voilà, c’est un travail comme pour les grands. On l’a vue plusieurs fois avant pour être sûrs qu’elle avait envie de le faire, pour ne pas avoir une enfant poussée par les parents. Ensuite sur le tournage elle est vraiment dans ce qu’elle fait, elle écoute beaucoup ce qui se passe sur le plateau.

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©Studio Canal
  • Ce n’est pas évident de faire jouer un rôle pareil à une enfant, quand on sait comment l’histoire finit…

On s’est mis d’accord avec les parents pour ne pas lui dire la fin au moment du tournage, sinon effectivement ça aurait été dur, et puis je ne voulais pas qu’elle ait peur de Karin, qu’elle ait des réflexes de défense. Ensuite elle a vu une projection du film, et entre temps ses parents lui avaient expliqué l’histoire, mais on l’a quand même fait sortir avant la fin. Elle était très contente, et fière de son travail, et elle pouvait l’être !

  • Elle n’a pas vu tout le sang ?

« C’était un vrai défi d’adapter la mort »

Ça on dit aux enfants « c’est du ketchup », vous savez. C’était un vrai défi d’adapter la mort. Je ne me voyais pas filmer les corps, ni les meurtres. J’ai fait plusieurs versions, d’autant plus que je ne savais pas si cette scène allait prendre place au début ou à la fin du film. L’écriture s’est vraiment terminée au montage. Donc il y avait une version où on ne voyait rien, on restait sur le palier et on entendait juste le cri de Myriam, mais je trouvais qu’il manquait quelque chose. Je me suis dit qu’on pouvait quand même voir Louise qui a essayé de se tuer. Donc il y a eu des peintres qui ont mis du sang partout, et on a fait plusieurs versions, avec plus ou moins de sang, plus réaliste ou plus baroque. Finalement j’ai gardé la version baroque.

  • C’est plus cinématographique.

Oui, et puis ça va avec cette volonté de ne pas trancher avec le film de genre.

  • Avec cette baignoire pleine de sang, qui est aussi dans le livre, on est dans une ambiance assez hitchcockienne…

Oui dès qu’on filme une douche, une baignoire, on y pense. Moi ça fait partie des premiers films qui n’étaient pas pour les enfants que j’ai vus, vers 10 ans. C’est aussi une référence dans le montage, le temps étiré qui crée une atmosphère.

  • Je voulais aussi qu’on évoque la musique du film, qui est très particulière et contribue à cette atmosphère.
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©Studio Canal

C’est la première fois que je travaille avec un compositeur [Pierre Desprats], j’appréhendais un peu de devoir lui faire un brief parce que je ne suis pas musicienne, je ne connais pas bien la musique donc je ne pouvais pas lui dire « moi j’aime la musique baroque… ». Mais ça s’est très bien passé. C’est un jeune compositeur qui vient du travail du son au cinéma. Je lui ai dit que je voulais des choses autour de la berceuse, des comptines, et aussi quelque chose de primitif, comme une musique de sorcière. Il y a de vieux instruments comme une vielle à roue, et aussi des sonorités électro comme ce qu’on peut entendre chez Carpenter ou aussi dans It Follows.

  • La musique m’a fait penser à Grave aussi…

« Avec le son on peut un peu manipuler le spectateur »

Oui, on est assez proche de ça aussi, on est dans la sensation, le vertige, je voulais qu’on ait l’impression de tomber dans un puits sans fonds. Le son c’est vraiment un des derniers moyens par lesquels on peut un peu manipuler le spectateur, parce que tout le monde s’est habitué à tout voir à l’image. Pour les sensations, j’ai aussi utilisé des gros plans, par exemple pour illustrer les sensations du maternage avec le bébé.

  • En parlant de sensations, c’est très présent aussi dans une scène que vous ajoutez au livre, avec des pieuvres. D’où l’idée est-elle venue ?

Je ne sais pas ! J’ai rêvé à ça, pour qu’on sente le dégoût. Le producteur a d’abord fait un peu la gueule, il pensait que j’allais vouloir des effets spéciaux, alors que non, je voulais de vrais poulpes ! Je me disais que lâchés dans un environnement qui n’est pas le leur, ça produirait cet effet de dégoût et d’étrangeté.

  • Cette scène avec des animaux qui ne sont pas à leur place, ça m’a rappelé les insectes qui envahissent peu à peu l’appartement dans L’Heure de la sortie

C’est marrant cette scène évoque des références différentes chez plein de gens. On m’a dit aussi que ça rappelait Le Cercle rouge avec les serpents et d’autres choses. Évidemment au moment du tournage je n’avais pas vu L’Heure de la sortie, mais je pense que les films sont plus forts que nous, ils dialoguent entre eux.

  • Il y a un sujet qu’on n’a pas abordé et qui est pourtant important dans le film, c’est la liberté féminine, à travers le personnage de Myriam…
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©Studio Canal

« Les femmes, on leur demande d’assurer partout »

Oui, le film commence avec Myriam, et forcément c’est un personnage qui offre une résonance intime [Lucie Borleteau venait d’avoir son deuxième enfant quand elle a démarré le projet]. J’ai ajouté au scénario ce monologue initial qui est issu d’un chapitre du livre qui m’avait marquée. Elle a des pensées morbides et c’est vraiment quelque chose qui arrive quand on a un petit enfant mais il y a une omerta, un tabou sur ces aspects de la maternité. C’est compliqué, la place des femmes, on leur demande d’assurer partout, d’être une bonne mère, une bonne épouse, une bonne amante, performante au travail… C’est la charge mentale. Et puis Myriam incarne une sorte de volonté d’embourgeoisement à la cool. C’est important d’avoir plusieurs figures féminines. On a la grand-mère aussi, qui est un peu comme la Pythie, elle pressent les choses mais on ne veut pas l’écouter. Et en face on a Myriam qui souffre d’un cruel manque de liberté.

  • Votre film précédent, Fidelio, l’odyssée d’Alice, évoquait aussi la liberté féminine.

Fidelio, l’odyssée d’Alice

Oui, disons que mon personnage était marin, et le propos c’était « elle fait un métier d’homme et alors ? » et en fait le film n’en parle pas, c’est admis et ensuite on parle de sa vie sentimentale. C’est une femme qui prend sa liberté face aux injonctions, quitte à en payer le prix. Myriam aussi en paye le prix.

Un grand merci à Lucie Borleteau pour sa simplicité et sa disponibilité.

Chanson douce, actuellement en salles.

Fidelio, l’odyssée d’Alice, disponible en DVD/VOD.

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