« Chanson douce » et conte cruel

couverture-livre-chanson-douceMère de deux enfants, Myriam convainc son mari Paul qu’ils peuvent embaucher une nounou, ce qui lui permettra de retravailler. Ils engagent Louise, une fée du logis très appréciée des enfants…

Je ne sais plus très bien pourquoi, au moment de sa sortie en 2016, j’ai refusé de lire ce livre. J’imagine que cela tenait au dégoût que m’avait inspiré le sujet, comme pour Grave, ce mouvement de recul instinctif, « merci mais je ne veux pas lire/voir ça, il y a suffisamment de ces atrocités dans la vraie vie ».

Pourtant dès que j’ai entendu parler d’une adaptation et découvert le casting, j’ai été très enthousiaste envers ce projet de film. C’est devenu l’une de mes plus grandes attentes de cet automne, et en toute logique, avant de découvrir le long-métrage de Lucie Borleteau, j’ai décidé d’enfin me plonger dans le roman de Leïla Slimani (merci à ma copinaute du blog Folavril qui me l’a diligemment prêté).

Le récit est construit comme un autre livre qui m’avait beaucoup marqué ces dernières années, Le complexe d’Eden Bellwether de Benjamin Wood. C’est-à-dire qu’il nous plonge in medias res dans la scène d’horreur, pour remonter en arrière en un long flashback, comme une tentative de comprendre, d’expliquer l’inexplicable, de décrypter le geste fou et de lui chercher des causes rationnelles.

On voit donc se dérouler précisément le quotidien de Myriam et Paul, avant Louise, puis leur vie avec la nounou, de plus en plus présente, de plus en plus indispensable. Dans cet appartement trop petit, les lecteurs/trices aussi étouffent, aspirant aux goulées d’air que constituent les scènes au parc ou en vacances. Ce quasi huis clos qui rend fou et tourne au drame rappelle le film de Joachim Lafosse, À perdre la raison, inspiré de faits réels. Cette Chanson douce aussi pourrait être une histoire vraie, elle en a le réalisme cruel.

Ce qui m’a fascinée, c’est l’intelligence et la lucidité de la plume de l’autrice. Avec ce roman, Leïla Slimani nous rappelle ce qu’est un(e) grand(e) romancier/ère. Avant toute chose, quelqu’un qui sait raconter une histoire, en y « mettant le ton ». Ici, c’est celui d’un conte qui déraille, comme les histoires sordides des frères Grimm où les princesses jalouses se tranchent les orteils et se font crever les yeux par des corbeaux. Louise a tout de ces personnages de contes viciés, le physique de poupée (le terme revient souvent dans le récit) qui cache une force brutale, l’aspect juvénile de la silhouette qui contraste avec le début de vieillissement des traits, l’élégance de la pauvreté maniaque. C’est une petite fille vieillie, une enfant sage en apparence qui cache un volcan intérieur, une femme qui se voudrait du monde mais y est profondément inadaptée.

Mais en plus de raconter cette histoire entêtante et douloureuse, l’autrice analyse avec finesse la psychologie de ses personnages et leurs relations. Tout sonne juste, vrai et pertinent, les rapports de couple, la lutte des classes qui sous-tend la relation employeurs-employée, l’éternel déchirement de la femme moderne entre ses aspirationset ambitions  individuelles, sa volonté d’être une bonne mère pour ses enfants qu’elle chérit et le regret informulable d’être enchaînée ad vitam à ces êtres qu’elle a mis au monde et qui la dévorent. L’arrivée de Louise libère Myriam – et Paul, dans une moindre mesure –, d’une partie de leurs devoirs et de leurs angoisses, et c’est sans doute cela le plus atroce et le plus percutant, l’impossibilité en refermant le livre de ne pas songer, même fugacement et avec culpabilité, que quelque part le geste meurtrier est un acte de délivrance.

La dernière fois que j’ai lu des personnages psychologiquement aussi complexes et fascinants, c’était chez Gillian Flynn. Si Gone Girl m’a semblé définitivement inadaptable, j’ai hâte de voir si Lucie Borleteau a relevé avec brio cet immense défi que constitue l’adaptation de Chanson douce.

11 commentaires sur “« Chanson douce » et conte cruel

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  1. Je me retrouve beaucoup dans tes appréhensions à lire ce roman. Je ne l’ai pas acheté pour les même raisons que tu cites en début d’article. Je ne savais pas qu’il allait être adapté et ce que tu dis sur la construction des personnages et leur psychologie me donne vraiment envie de le découvrir !

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