« Le Redoutable » : associer l’homme et l’artiste

le-redoutableEn 1967, Jean-Luc Godard tourne La Chinoise avec sa compagne Anne Wiazemsky. Après l’échec du film, il se radicalise, participe à mai 68 et veut faire un cinéma révolutionnaire…

Movie challenge 2019 : un film qui m’a mise en colère

Je n’avais eu aucune envie de voir ce film à sa sortie. D’abord, j’admets très peu connaître Godard. Je n’ai vu aucun de ses films en entier, même si j’en ai étudié des extraits. Ni la veine plus ancienne (Pierrot le Fou, Le Mépris) ni celle plus révolutionnaire de son cinéma ne m’avaient jusqu’ici vraiment rendue curieuse. En plus, je n’aime pas le genre du biopic. Enfin, je me méfie d’Hazanavicius, dont j’aime The Artist au moins autant que m’insupporte OSS 117.

Il a fallu qu’on me le recommande vivement, et que j’aie eu l’occasion de découvrir Stacy Martin dans Amanda pour avoir envie de la voir en Anne Wiazemsky. Et j’ai bien fait.

Le film est extrêmement intéressant parce qu’il soulève plein de questions. J’ai lu « a-t-on le droit de s’appuyer uniquement sur le témoignage de son ex-femme ? » (le scénario est en effet très proche des livres d’Anne Wiazemski) ou « peut-on se permettre de critiquer autant Godard, qui est outre un cinéaste, une personne réelle encore en vie ? ». Honnêtement, je ne trouve pas le film à charge contre Godard, je le trouve même assez fin dans son découpage, son montage et sa progression. Esthétiquement en tout cas, le film est clairement un hommage. Le chapitrage, les couleurs (beaucoup de bleu blanc rouge dans l’appartement – celui de La Chinoise), les scènes graphiques en noir et blanc ou en négatif, les répliques face caméra, tout cela est très dans l’esprit de Godard, et Hazanavicius le fait bien, avec révérence.

Sur le fond, il le présente par les yeux de la jeune Anne, d’abord éperdue d’admiration pour cet homme spirituel, pince-sans-rire et engagé. Le travail de Louis Garrel dans la peau du cinéaste est impressionnant (notamment en termes d’élocution). Le film a quelque chose de charmant dans les premiers chapitres, porté par l’ingénuité de Stacy Martin et la légèreté de Bérénice Béjo, et par ses facéties techniques. On s’amuse du running gag des lunettes, on rit avec cet artiste pétri de doutes, dur avec lui-même, mais drôle et apparemment génial. Ce qui n’empêche pas de s’interroger, à la fois sur la société de la fin des années 60, bien retranscrite, mais aussi sur les positions politiques de Godard lui-même.

Peu à peu le vent tourne. Alors que le cinéaste se radicalise après l’échec de La Chinoise, il devient obsédé par lui-même et ses questionnements, et fait porter à Anne le poids de ses problèmes de bourgeois qui se voudrait révolutionnaire. Le film bascule progressivement dans une humeur nettement moins légère pour révéler l’un de ses grands sujets, beaucoup plus universel que le portrait du cinéaste : la relation toxique dans laquelle il maintient Anne, qui paye cher sa jeunesse et son manque d’expérience de couple. Louis Garrel et Stacy Martin incarnent avec une très grande justesse les mécanismes sournois de l’oppression : demande de soutien permanente, petites piques, jalousie obsédante, volonté de contrôle, culpabilisation, insultes, et en face volonté de bien faire, hésitation, confiance en soi ébranlée, peur des réactions de l’autre, sidération, jusqu’à l’incapacité d’exprimer une volonté propre. Les répliques sont criantes de vérité (la scène sous-titrée en particulier, sous un procédé amusant en apparence, est un crève-cœur), et ne peuvent que déclencher la colère des spectateurs/trices envers un homme si malsain pour sa compagne.

Pour moi la question ne se pose pas, le film avait bien sûr le droit d’être ainsi, puisqu’il est fidèle au témoignage de la victime, et qu’il se paye le luxe de réussir pourtant son hommage à l’artiste, tout en mettant au jour la personnalité problématique de l’homme. Si dans L’Odyssée Cousteau rimait avec salaud, ici Godard rime avec connard. Et que les biopics s’autorisent à montrer que la célébrité ne garantit pas des vices, cela me semble une démarche très saine, qui pourra peut-être amener des couples à réfléchir à leur propre situation.

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6 commentaires sur “« Le Redoutable » : associer l’homme et l’artiste

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  1. J’ai énormément étudié godard à la fac en cinéma et je peux dire que le film reprend vraiment bien ce qu’on m’a dit de ses films. Je l’ai trouvé très juste et j’ai envie de lire les livres.

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