Entretien avec Sacha Polak et Vicky Knight autour de Dirty God

 

Après avoir découvert Dirty God il y a quelques semaines, on m’a proposé de participer à une rencontre avec la réalisatrice Sacha Polak et l’actrice principale Vicky Knight, ce que j’ai accepté avec joie. Interview croisée partagée avec Aubin Bouillé (La 7e critique).

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  • Saviez-vous depuis le début du projet où commencerait et où s’arrêterait l’histoire de Jade ? Avez-vous envisagé de montrer l’attaque à l’acide par exemple ?

S.P. : « Non, je n’ai jamais pensé montrer l’attaque mais pendant longtemps, j’ai envisagé de commencer le film plus tôt parce que j’ai entendu beaucoup d’histoires passionnantes quand j’ai discuté avec des grands brûlés. Ils m’ont raconté comment c’était de se réveiller à l’hôpital et de se voir pour la première fois, avec un petit miroir, tenu par un médecin qui vous montre zone par zone votre nouveau visage. J’ai toujours pensé que c’était très fort, mais cela aurait nécessité tellement de temps dans un hôpital avant que Jade rentre chez elle et je ne voulais pas que ça se passe comme ça.

Et évidemment, une histoire évolue toujours beaucoup quand on travaille dessus, même quand on a tout tourné et qu’on monte le film. »

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  • Comment vous êtes-vous rencontrées toutes les deux et comment Vicky a-t-elle été choisie pour le rôle ?

S.P. : « J’ai toujours su que je voulais faire ce film avec une grande brûlée, quelqu’un qui a de vraies cicatrices et qui a vécu la douleur et tout ce que traverse le personnage principal. Donc on a commencé le processus de casting vraiment tôt et on cherchait tous les gens au Royaume-Uni avec des cicatrices, et Vicky a fait une vidéo… »

V.K. : « Oui, j’ai fait une vidéo « Comment j’ai été brûlée quand j’étais enfant » pour éduquer les gens. Parce que j’ai été beaucoup harcelée à l’école, donc j’ai utilisé beaucoup de discours de motivation même à l’école et au collège. Et j’ai posté ma vidéo sur Youtube et elle est devenue virale. Ensuite j’ai été recrutée pour un documentaire qui devait montrer comment je surmontais mes brûlures dans la vie. Mais ils m’ont humiliée à la télévision, ils ont appelé le programme « Too Ugly For Love », et en fait c’était une émission de rencontres. Je suis gay et ils m’ont fait faire des rencards avec des garçons, d’ailleurs un des garçons était gay aussi… Alors j’ai perdu beaucoup de confiance en moi, je me suis isolée, je suis devenue suicidaire… Pas seulement à cause du documentaire mais en général. Je n’en pouvais plus de mes cicatrices, je ne voulais plus vivre avec elles… Et là la directrice de casting de Dirty God est venue me parler sur les réseaux sociaux après avoir vu ma vidéo et le documentaire. Elle m’a dit « On cherche quelqu’un qui a été brûlé, est-ce que vous voudriez faire partie du film ? » et j’ai décliné, j’ai dit non, à cause de la mauvaise expérience que j’avais eue avec le documentaire.

Il a fallu un an entier pour qu’elle me recontacte et m’appelle et me raconte le scénario. Et ce qui m’a convaincue de le faire c’est que j’allais jouer une victime d’attaque à l’acide, ce qui n’était pas ma propre histoire, c’était une fiction. Donc je l’ai rencontrée, on a fait un essai vidéo, Sacha est venue me rencontrer et on a fait un film ! »

« Le film a totalement changé ma vie. »

  • Et comment cette expérience a-t-elle changé votre vie ?

V.K. : « Ça a totalement changé ma vie. Comme je l’ai dit, j’étais vraiment suicidaire et je ne sortais plus, je cachais mes cicatrices. Maintenant c’est complètement l’inverse, je peux être fière de mes cicatrices. Je ne me sens plus comme un monstre, je me sens humaine. Je ne suis plus étiquetée comme « la fille avec des cicatrices » mais comme « la fille qui est dans un film – et avec des cicatrices ». Ça a vraiment changé la façon dont je vois la vie. Le message que je veux transmettre aux gens c’est « n’abandonnez pas », parce que si je n’avais pas eu cette opportunité de faire le film, je ne pense pas que je serais ici aujourd’hui donc… [Elle regarde Sacha.] Elle m’a sauvé la vie, d’une certaine façon. Ça a été un parcours incroyable. »

  • Sacha, quelles étaient vos motivations pour réaliser ce film ?

S.P. : « Je pense qu’avec chaque film on essaie d’atteindre des gens, pour qu’ils se sentent moins seuls au monde. Je ne sais pas toujours comment ni pourquoi mais je crois que pour ce film ça a commencé quand j’ai vu une jeune femme avec des cicatrices dans un festival de musique. Je l’ai regardée et j’ai détourné les yeux et j’ai vu que tout le monde autour faisait de même et je me suis sentie horriblement mal. Je me suis dit qu’elle devait traverser ça tous les jours de sa vie, qu’elle ne pouvait pas se cacher. Les gens la fixent et il n’y a pas de vacances face à ça. Ça m’a poursuivie pendant longtemps. Et ensuite j’ai interviewé des jeunes femmes à Londres, des grandes brûlées, à propos de ces attaques à l’acide : il y en a environ 480 chaque année, rien qu’à Londres. C’était énorme donc je me suis dit que c’était un sujet capital. »

  • Comment avez-vous construit l’arrière-plan de la vie de Jade ? Indépendamment de l’attaque, elle a pas mal de problèmes dans la vie, comment avez-vous choisi son environnement ? Elle aurait pu être plus riche ou plus heureuse au départ…

S.P. : « Je pense que les choses sont très différentes si vous êtes riche ou pauvre dans la vie en général. Si vous êtes riche, vous pouvez avoir de bien meilleurs traitements, vous pouvez aller dans n’importe quelle clinique et ils vous aideront. Je pense que c’est une différence importante. Là d’où vient Jade il y a juste l’aide médicale, ils font ce qu’ils peuvent jusqu’à ce qu’elle doive sortir de l’hôpital. Il n’y a pas beaucoup d’aide de l’extérieur, pas beaucoup de soutien… J’ai senti que c’était important pour l’histoire, que ça arrive à quelqu’un qui doit s’en sortir par elle-même et doit se battre pour trouver des solutions toute seule. »

V.K. : « Je peux ajouter que l’argent joue vraiment un grand rôle dans la guérison. Comme dit Sacha, si vous avez de l’argent, vous avez de meilleurs traitements et aussi une meilleure aide psychologique. Le film donne un aperçu de la vie normale des milieux populaires : si on ne se bat pas pour quelque chose, on ne l’a pas. Et si on n’a pas d’argent alors… Vous pouvez ressembler à n’importe quoi, vous êtes guéri. Alors que si quelqu’un a de l’argent, je pense qu’il n’a pas la moitié des problèmes que j’ai eus ou que Jade a. Ce serait un film complètement différent. »

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  • Il me semble que c’est aussi un film sur le fait d’être une femme de manière plus générale, avec les risques que ça comporte, la possibilité d’être libre et indépendante, et aussi les rapports entre plusieurs générations de femmes. Est-ce que vous considérez le film comme une sorte de manifeste féministe ?

S.P. : « Haha ! Non, je ne sais pas… Je crois que ce film peut parler à des hommes aussi. Mais pour moi c’était important d’avoir ce triangle grand-mère/mère/fille et qu’elles aient toutes les trois peur d’être rejetées. Après le retour de Jade de l’hôpital il y a vraiment une recherche d’une nouvelle façon de cohabiter. Je pense que c’est aussi très difficile pour la mère de Jade de la voir revenir à la maison et qu’elle mette le bazar partout, qu’elle prenne de la place… Et pour Jade c’est très compliqué de se concevoir comme mère. Le film traite aussi de cela : parfois c’est très dur d’être une mère seule. C’est un rôle dont il faut apprendre à prendre possession.

« Un peu une histoire d’empowerment« 

Quant aux scènes de sexe avec Internet, je les ai toujours voulues libératrices d’une certaine façon, je ne voulais pas qu’elles soient sales. Il fallait qu’elles fassent partie du parcours de Jade et l’aident à reprendre le contrôle à un moment où elle a peur des contacts humains concrets. Donc elle utilise un ordinateur parce qu’elle peut contrôler l’image, la lumière, et à qui elle veut parler ou pas, et quand elle veut arrêter. J’ai pensé qu’avec les plans sur son visage ça faisait quelque chose de beau et de fort. Donc je pense qu’en effet le film est un peu une histoire d’empowerment. »

  • Dans le film, Jade a des brûlures au visage. Est-ce que c’était difficile de jouer avec ce maquillage ?

V.K. : « Comme vous pouvez le voir, les cicatrices sur le reste de mon corps sont réelles. Le seul maquillage que j’avais c’était sur le visage. La première fois que je me suis vue avec le maquillage sur le visage, ça m’a fait ressentir que pour les gens qui ont des cicatrices au visage ou qui sont défigurés ça doit être encore plus difficile à cacher. Parce que le visage est généralement le premier point de contact visuel avec quelqu’un. Moi, je pouvais assez facilement cacher mes cicatrices si je le voulais. Je crois que le film fait un travail remarquable pour montrer aux gens que c’est très difficile de se cacher. Jade va jusqu’à enfiler une burqa pour un moment de liberté où personne ne peut la voir. Comment cacher son visage sinon en portant un masque ? Ça met vraiment les choses en perspective, et je me suis sentie vraiment chanceuse que mes cicatrices ne soient pas au visage. Mais aussi on a eu des tas de commentaires de gens qui ont dit « oh le maquillage est super bien fait ! » et qui montraient mes bras et j’étais là… « euh, c’est moi ». Je n’ai même pas pris ça comme une insulte ou un compliment, ça montre juste que la personne qui a fait le travail de maquillage était très douée. »

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« On veut faire un autre film ensemble. »

  • Et maintenant, quels sont vos prochains projets ?

V.K. : « J’ai pris un agent depuis peu, j’ai quelques castings prévus prochainement. J’aimerais écrire un livre sur mes expériences et… »

S.P. : « On veut faire un autre film ensemble. »

V.K. : « Oui ! Donc… un peu de patience ! »

Un très grand merci à Sacha et Vicky pour leur disponibilité et leur sincérité et à Mensch Agency pour l’organisation de cette rencontre et m’avoir permis d’y participer, ainsi qu’à mon co-intervieweur.

Dirty God, en salles le 19 juin 2019.

Traduction : Lilylit.

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