« Sibyl » : les démons de la fiction

affiche-film-sibylSibyl décide de quitter sa patientèle de psy pour se remettre à écrire, des années après son premier roman. Appelée au secours par une jeune comédienne enceinte, elle accepte de l’aider à décider si elle doit garder l’enfant…

J’avais beaucoup aimé Victoria à sa sortie, qui a extrêmement bien vieilli dans mon esprit, et que j’ai revu régulièrement. J’avais donc très hâte de découvrir Sibyl, réunissant à nouveau Justine Triet et Virginie Efira, l’une derrière la caméra et l’autre devant. Le film était même une de mes plus grandes attentes de ce Festival de Cannes (avec celui de Céline Sciamma).

Dans la scène d’ouverture (vue dans la bande-annonce), la conversation entre Sibyl et son éditeur est empreinte de malaise et on comprend qu’on va retrouver une ambiance assez proche de celle de Victoria, avec un sentiment prégnant d’inadéquation de son héroïne à la réalité qui l’entoure. De manière assez fascinante, le film développe les mêmes thèmes que le précédent, comme une variation, ou la partie suivante d’une dissertation de philosophie. J’ai retrouvé à peu près tout ce que j’avais aimé dans Victoria. En premier lieu, un personnage féminin fort et complexe, bouffé par ses névroses, qui s’expriment toujours par des comportements paraissant excessifs, inadaptés, l’addiction à l’alcool, toujours le désordre de l’environnement (gros travail de l’équipe déco/accessoires sur les appartements en pagaille dans ces films) et cette fois l’obsession pour son roman. Sibyl est en quelque sorte la synthèse de Victoria, de son ex-mari qui écrivait en s’inspirant de sa vie et de son psy.

J’ai retrouvé également avec bonheur le clair-obscur dans lequel la réalisatrice fait évoluer ses personnages, comme une mise en évidence de leurs multiples facettes : Sibyl peut être lumineuse, amusante, et sembler sûre d’elle (notamment à sa sœur, la géniale Laure Calamy qu’on voit hélas assez peu), mais elle est aussi rongée par ses souvenirs et ses angoisses. De même, Margot (Adèle Exarchopoulos) est en même temps la comédienne magnétique qui ignore encore son potentiel de star et la jeune femme défaite et déboussolée en plein drame personnel.

Le montage mélangeant les époques au gré des souvenirs permet une plus grande évolution que dans le film précédent. C’est comme si la tonalité plus sombre révélait les zones troubles que la fin de Victoria tentait d’éclipser. À ce jeu, le personnage de Niels Schneider peut apparaître comme un double de celui de Vincent Lacoste, en moins sympathique : il révèle la faiblesse de l’homme qui s’est montré indispensable et prévenant tant que la femme qu’il convoitait allait mal, mais qui est incapable de l’accepter dans sa vie heureuse et épanouie. Les personnages masculins en général sont fades comparés aux femmes du film, ils sont lâches, manipulateurs ou juste inconsistants. Et pourtant ils sont objets de désir. De manière intéressante, les femmes sont ici les sujets désirants, fait si rare au cinéma ! Justine Triet filme le désir et le plaisir féminin avec toujours autant de talent. Mais à la fin, qu’en reste-t-il ? Des enfants, éventuellement, qui rappelleront à leurs mères l’intensité de l’amour perdu. À part cela, les hommes s’avèrent incapables de sauver les femmes d’elles-mêmes et de leurs démons. Elles seules le peuvent, en prenant le pouvoir sur leur vie. Et le pouvoir, Sibyl, Margot et Mika (Sandra Hüller) l’ont bien compris, c’est par la fiction qu’elles peuvent s’en saisir. Un message qui ne pouvait que me toucher.

19 commentaires sur “« Sibyl » : les démons de la fiction

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    1. Il faut que je rattrape « Un amour impossible ». Comme je n’aime pas du tout Angot je ne m’étais pas motivée à le voir en salle. Mais Virginie Efira mérite que je fasse l’effort !

  1. Je n’ai pas vu Victoria mais tu me donnes envie de découvrir ces deux films ! Virginie Efira est une actrice que j’aime bien mais j’ai tellement de mal avec les films français 😥 Il faut que je fasse l’effort !
    En tout cas ma liste de films à voir ne fait que rallonger quand je passe par ici.. Quand on sait que je ne regarde qu’un film par mois (honte), je suis mal barrée XD

    1. Hihihihi rallonger les listes à voir et les piles à lire, ma grande passion ! Moi c’est l’inverse, j’ai commencé par adorer le cinéma français (bon pas les films qui marchent au box office comme « Les Tuche » et compagnie, évidemment), avant de commencer à regarder du cinéma d’ailleurs. Je pense que le cinéma de Justine Triet peut t’intéresser, il y a de beaux personnages de femmes complexes.

  2. Bonjour. Je me retrouve mieux dans cette critique que dans celle de Parasite. 🙂 Tout à fait d’accord avec vous pour dire que le film apparait comme un complément (triste) de Victoria, avec un côté assez cérébral. Triet filme en effet avec talent (le montage éclaté du film reliant passé et présent est très abouti) les désirs d’une femme. Désirs qui restent inassouvies cependant, et que Sibyl est obligée de passer au travers du prisme de la fiction (« considérer les autres comme des personnages ») pour les neutraliser. Cela dit bien la grande tristesse sous-jacente du film. J’avais également chroniqué ce film sur mon blog si cela vous intéresse : https://newstrum.wordpress.com/2019/05/26/sybil-de-justine-triet-faire-semblant/

  3. Je viens juste de découvrir ta chronique et, je te rejoins pleinement sur ce qui fait la force de ce film que j’ai adoré, peut-être même plus que Victoria pour lequel j’ai déjà beaucoup d’amour. Le parallèle avec Victoria est d’ailleurs passionnant et donne une dimension fascinante au film. Mais plus que tout, ce qui me touche dans le cinéma de Justine Triet, c’est sa manière de mettre en scène ses personnages sans les juger, tant dans leurs réussites que leurs moments les plus difficiles.

    1. Je vois ce que tu veux dire, effectivement elle ne les juge jamais, et c’est très appréciable car il y a forcément des aspects dans lesquels on se reconnaît.

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