Entretien avec Nikolaj Lie Kaas, Fares Fares et Louise Vesth autour de la sortie de Dossier 64

20190221_182433
Crédit photo : ©Lilylit

Ayant vu les précédentes Enquêtes du département V, j’ai été ravie qu’on me propose de participer à une table ronde avec la productrice et les deux acteurs principaux des films à l’occasion de la sortie de la nouvelle enquête de Carl et Assad. Cette rencontre a été partagée avec 6 autres blogueurs/euses*.

affiche-film-dossier-64

  • Que pensez-vous de la sortie du film en e-cinema et VOD comme c’est le cas en France ?

L.V. : « Je pense que c’est une bonne opportunité pour faire voyager les histoires. Bien sûr, j’aime aller voir un film en salles, je trouve que c’est magique de voir un film sur grand écran. Mais je pense que cette opportunité que vous avez en France avec le e-cinéma permet aux films de circuler et donne plus de flexibilité aux distributeurs. Quand un film sort en salles il faut attendre 4 mois ensuite, à cause de la politique de diffusion que je soutiens, car c’est important pour les cinémas. Mais avec le e-cinéma les distributeurs peuvent diffuser le film aussi largement qu’ils le souhaitent, ils sont davantage récompensés de leurs efforts quand ils font la promotion du film, nous font venir à votre rencontre… Cela donne au film une plus grande chance de trouver un public, ce qui est pour moi le plus important. »

  • Vous produisez Les Enquêtes du département V depuis le premier épisode, pensiez-vous aller si loin ?

L.V. : « En fait au tout début c’était pensé pour être une série télé, c’était l’idée de Jussi Adler-Olsen, l’auteur des livres. Mais quand j’ai lu les romans, j’ai trouvé que les enquêtes étaient très fortes et pouvaient être adaptées au cinéma. Depuis le début, je voulais faire quatre films. Il s’agissait de ne pas être moins ambitieux pour le 2e, le 3e et le 4e mais de conserver le même niveau de qualité. Quand on veut faire ce genre d’histoire avec ces deux personnages et leur évolution, il faut être ambitieux de bout en bout, et même essayer de faire mieux dans chaque film que dans le précédent. C’était l’idée depuis le début. »

« Une autre production va prendre la suite »

  • Avez-vous signé un nouveau contrat pour l’adaptation des tomes suivants de la série ?

L.V. : « Non. L’auteur veut écrire 10 tomes, dont 7 sont parus au Danemark. On savait depuis le début, depuis le premier film, que Jussi Adler-Olsen n’était pas complètement satisfait de ce que nous avions réalisé. Ce que je comprends, et c’est souvent le cas quand on travaille avec un auteur : il a sa façon de voir les personnages et l’histoire. Je pense que nous avons fait de notre mieux, nous avons fait de bons films. Nikolaj Arcel est l’un des meilleurs scénaristes scandinaves, il avait une vision claire de ce qu’il voulait faire dans ces films, et évidemment cela impliquait de couper des personnages et des intrigues des livres. Je pense que ça a été dur pour Jussi parce qu’il était encore en train d’écrire et nous sommes arrivés et nous avons donné des visages aux personnages, nous avons supprimé des intrigues secondaires, et nous avons transformé l’histoire selon notre propre vision. C’est compliqué quand on adapte une œuvre en film, c’est un média très puissant parce qu’on remplace les images mentales des lecteurs. Je pense que ça a été très dur et nous avons su très très vite que nous n’obtiendrions pas les droits des futurs tomes, après le premier contrat qui incluait les 4 premiers. Maintenant c’est une autre production qui va prendre la suite, avec une nouvelle équipe, de nouvelles personnes, et faire, on l’espère, de nouvelles bonnes histoires. »

  • Ce sera une série ou d’autres films ?

L.V. : « Pour l’instant, il est prévu que ce soit des films. On n’en sait pas beaucoup plus. »

« Notre façon de dire au revoir »

  • Dossier 64 raconte une histoire très sombre : comment était l’atmosphère sur le plateau ?
dossier64_02.jpg
Crédit photo : © Zentropa / photo Henrik Ohsten

F.F. : « Déprimante. (rires dans la salle) Non, c’était super, pas à cause du sujet du film mais il y avait une bonne ambiance parce qu’on travaille bien tous les deux et on a eu une bonne relation aussi avec le réalisateur donc c’était super. On savait que c’était notre dernier film alors c’était notre façon de dire au revoir et on pouvait utiliser toute notre palette, et toutes les idées qu’on avait au sujet des personnages. On n’avait pas besoin d’en garder pour plus tard et de respecter la suite alors c’était vraiment bien. »

  • Sur quelle scène avez-vous préféré travailler ?

F.F. : « Celle à l’hôpital à la fin. C’était la plus… « fun » n’est pas le bon mot, mais la plus gratifiante. »

  • Et la plus difficile à jouer ?

N.L.K. : « La même ! »

  • Et quelle est la dernière scène que vous avez tournée ?

F.F. : « C’était dehors. Vous vous souvenez quand on va voir la femme de l’avocat ? C’était la scène où on sort de la voiture et on va dans son immeuble. »

N.L.K. « Avec les motos. »

F.F. : « Voilà, avec les motos sur le pont qui regardent. Pas la scène la plus exigeante (rires dans la salle) mais c’était le dernier jour. »

JOURNAL 64
Crédit photo : © Zentropa / photo Henrik Ohsten
  • Dans le film, Assad est sur le point de quitter le département V pour un autre poste. Sachant que c’était le dernier film pour vous, est-ce que vous ressentiez la même angoisse de la séparation ?

F.F. : « Non, pas du tout. On était contents d’avoir signé le contrat pour 4 films, on savait que c’était le plan d’en faire 4, et aussi qu’on s’était amusés à les faire, sinon on ne l’aurait pas fait. Mais on savait en commençant ce dernier projet que c’était fini, nous avions déjà dit au revoir et il fallait en tirer le meilleur parti. Ça me manquera de travailler avec Nikolaj et Louise, et on cherche de nouveaux projets mais je pense que nous avons clos la saga autour de Carl et Assad sur une note positive et ça me semble la meilleure façon de la terminer. Je me souviendrai de ces films et de ces 6 années avec beaucoup de joie, et en même temps je sais que si nous avions continué, nous aurions perdu en passion pour les personnages et pour ce travail donc c’est un sentiment positif de se dire que nous avons terminé. »

  • Avez-vous des projets ensemble à l’avenir ?

F.F. : « Nous n’avons pas encore trouvé mais nous cherchons vraiment ! »

N.L.K. : « Nous sommes en discussion. »

  • L’alchimie entre vous deux a-t-elle été immédiate ou s’est-elle construite petit à petit ?

« Les atomes crochus étaient là depuis le début »

F.F. : « Je crois que c’était instantané, en tout cas de mon côté ! (rires dans la salle) Bien sûr on a appris à se connaître davantage au fil des films. Peut-être que je ne pensais pas que ça durerait et que ce serait aussi génial avant le 2e film, mais les atomes crochus entre nous étaient là depuis le début. Ce n’est pas quelque chose qu’on peut simuler : vous l’avez, ou pas. »

N.L.K. : « Et bien sûr il y a la confiance mutuelle. »

F.F. : « Oui, la confiance est quelque chose qui s’accroît progressivement. »

  • Après avoir interprété ces personnages pendant si longtemps, est-ce que vous vous sentez proches d’eux ? Est-ce que vous emportez une part d’eux avec vous hors du tournage ?

F.F. : « Pas moi, je ne fonctionne pas comme ça. C’est un job, on le fait avec beaucoup de passion mais ce que j’emporte avec moi hors du tournage ce n’est pas le personnage d’Assad, mais les relations créées avec les personnes avec lesquelles je travaille au fil des années. Le noyau dur, c’est nous trois, mais il y a aussi le scénariste Nikolaj Arcel, qui a toujours été là, et le réalisateur des premiers films, Mikkel Norgaard, qui est toujours avec nous, on s’écrit, on se parle tout le temps. Et rencontrer de nouveaux réalisateurs c’est comme faire entrer de nouveaux membres dans la famille. Mais je ne dirai pas que le personnage per se reste avec moi quand je rentre chez moi. »

N.L.K. : « En général ? »

F.F. : « Oui en général. Non, certains personnages restent plus longtemps… Celui de Le Caire Confidentiel est resté un peu plus longtemps, ou celui de Easy Money, mais pas Assad. »

N.L.K. : « Parce que – je demande hein ! – tu t’identifies moins à Assad ? »

F.F. : « Oui, il y a moins de moi en lui, il est plus lointain. »

JOURNAL 64
Crédit photo : © Zentropa / photo Henrik Ohsten

N.L.K. : « Je crois que j’accepte le fait qu’il y ait une part de Carl en moi. C’est quelque chose que j’espère que nous avons tous en nous quelquefois. Je veux dire le connard, l’idiot égocentrique qui hait les gens et dit « je peux me débrouiller tout seul ». Je veux être cette personne de temps en temps. Je sais que je vais mourir seul et malheureux si je vis comme ça, mais parfois c’est bien de choisir ça et d’accepter que c’est aussi une part de soi. Donc d’une certaine façon, je m’identifie à Carl. Les gens me demandent régulièrement si je m’identifie à lui et je dis « oui bien sûr, je m’identifie à lui, même si c’est un sombre connard. » Il est loin de moi dans l’ensemble mais il y a des choses auxquelles je peux m’identifier et je pense que c’est pour ça qu’on va au cinéma, pour voir ces gens auxquels on peut s’identifier et qui font ces choses qu’on voudrait faire parfois. »

« Rose est la seule qui puisse être dure avec Carl »

  • Dans ce film, Rose joue un rôle plus important. Souhaitiez-vous que ce film soit plus un trio qu’un duo ?

F.F. : « On a toujours voulu développer le rôle de Rose et le rendre plus important. Mais ça reste un duo, dans les quatre films, c’est comme ça. On n’a pas planifié d’en faire un trio, même si on était ouverts à développer la place de Rose. Elle apporte une dynamique. Quand j’ai lu le scénario du 2e film, où Rose apparaît, au début j’ai eu des objections comme « mais vous amenez un autre Assad sauf que c’est une fille ? ». Il faut séparer les rôles, et Johanne, qui joue le rôle, elle a apporté quelque chose de nouveau. La relation entre Carl et Rose est devenue autre que ce à quoi je m’attendais quand je l’avais lue, et est devenue assez amusante à observer pour Assad. C’est une super dynamique je trouve. Rose est la seule qui puisse être dure avec Carl. »

L.V. : « À mes yeux son rôle est très important. Cela fait partie du développement de l’histoire entre Carl et Assad que le personnage de Rose prenne plus de place à la fin. Elle a été introduite dans le 2e film, ce qui était bien parce qu’ils se connaissaient déjà et il fallait que quelqu’un arrive pour créer une atmosphère dans le département V, dans les sous-sols du commissariat à Copenhague. Ça a créé une dynamique, aussi entre Carl et Assad, Rose est un personnage secondaire très important pour le développement de leur relation, et à mon sens, c’est pour ça qu’elle est aussi importante dans le dernier film. Ils se détachent l’un de l’autre d’une façon qui crée presque une rupture définitive et elle est celle qui vient et soutient Assad quand il doit trouver une échappatoire, alors que Carl est parti si loin dans sa noirceur et son cynisme. Elle est un point fixe entre les deux. »

JOURNAL 64
Crédit photo : © Zentropa / photo Henrik Ohsten

N.L.K. : « Il est peut-être important de dire aussi au sujet de Carl qu’il est très dur de jouer face à un personnage comme lui. Ce n’est pas toujours très drôle pour Fares : il n’obtient rien de moi. C’est comme jouer face à une porte, ou une tasse ou un verre ou une bouteille… Je ne fais rien pour l’aider et c’est comme s’il lançait la balle et que je ne la rattrapais pas. C’est le problème parfois et c’est aussi pour ça que Rose est un bon feedback pour Assad. »

F.F. : « C’est marrant que tu dises ça parce que je l’ai juste vécu pour la toute première scène dans le premier film. »

N.L.K. : « Vraiment ? »

F.F. : « Oui, après ça c’est devenu comme si la balle rebondissait différemment si elle touche cette porte. Parce que j’ai l’impression de recevoir beaucoup dans nos scènes… »

L.V. : « C’est parce que tu es très bon dans le fait de rester dans ton personnage… »

F.F. : « C’est parce que je suis très bon tout court ! » (éclats de rire)

L.V. : « Pas pour arriver à l’heure mais bon ! Mais ça fonctionne parce que tu es très bon dans le fait de rester dans ton personnage. On a vu à plusieurs reprises dans les quatre films que des personnages qui étaient là seulement pour quelques scènes, qui devaient jouer face à Carl, avaient du mal à rester dans le personnage. Quand on joue face à quelqu’un qui n’envoie rien qu’une énergie négative et très froide dans la pièce, même pour les acteurs les plus talentueux, c’est très dur. »

F.F. : « Mais j’ai eu de l’entraînement. C’est ce que j’ai ressenti de difficile pour la première scène mais ensuite je le savais. » Il s’adresse à Nikolaj : « Tu es très généreux pour discuter des scènes avant qu’on tourne, donc on sait où on met les pieds. On sépare le personnage de l’acteur, on sait bien que ce n’est pas Nikolaj qui est un connard et refuse de donner quoi que ce soit. »

L.V. : « C’est facile à dire mais… »

F.F. : « Oui, c’est facile à dire mais il faut le vivre. Si j’étais arrivé sur le projet en plein milieu sans l’expérience, j’aurais sans doute eu du mal aussi avec le fait qu’il ne donne rien. On a probablement eu moins de temps pour parler avec les gens qui venaient pour seulement quelques scènes que quand nous en parlions tous les deux. »

N.L.K. : « C’est pour ça qu’avec chaque nouvel acteur arrivant je me suis efforcé de prévenir : « À partir de cette seconde je vais devenir un parfait connard, je vais juste dire mes répliques sans te donner aucun feedback pendant les scènes. » Normalement c’est toujours du ping-pong, mais pas avec Carl. »

L.V. « Ping-ping ! » [NDLR : allusion à un dialogue du film] (rires dans la salle)

N.L.K. : « Exactement, c’est juste du ping-ping ! »

« La meilleure personne vers qui se tourner »

  • Comment le réalisateur Christoffer Boe est-il arrivé dans le projet ?
dossier64_christoffer_boe.jpg
Crédit photo : © Zentropa / photo Henrik Ohsten

L.V. : « Je le connaissais bien parce que j’étais à l’école de cinéma avec lui, et d’ailleurs aussi avec Mikkel [NDLR : le réalisateur de Miséricorde et Profanation] et aussi Nikolaj le scénariste. Donc je reste dans le même cercle. »

F.F. : « On reste en famille. »

N.L.K. : « Quand j’ai su que tu le connaissais je me suis dit « Mais pourquoi on n’a pas pensé à lui avant ? », ça m’a étonné qu’on n’ait pas parlé de Christoffer plus tôt. »

L.V. : « On n’en avait pas parlé ? J’ai pensé à lui parce que mon idée de départ était d’avoir quatre réalisateurs différents, et puis on s’est aperçu qu’il fallait que Mikkel fasse les deux premiers parce que j’avais peur que le premier ne soit pas un succès en salles. Donc je savais qu’il fallait que je finance le deuxième avant que le premier ne soit sorti, parce que je savais que le deuxième serait très fort avec des éléments commerciaux très bons pour un long-métrage, donc je voulais qu’il soit financé avant la sortie du premier. Ce qui s’est révélé une mauvaise idée après coup, puisqu’on était en train de tourner le deuxième quand le premier est sorti, donc on a dû interrompre le tournage pour accompagner la sortie du premier. Et si ça avait été un désastre on aurait dû revenir sur le tournage le lundi en se disant « Ok on a fait un flop total allons donc en faire un deuxième ! ». Heureusement ça a bien tourné. En tout cas je savais que Mikkel serait capable de le faire, de créer les personnages, je sais qu’il est un très grand directeur d’acteurs, et j’étais certaine qu’il serait capable de faire un film de très grande qualité, sans risques. Et après les deux premiers films, il était temps de se détendre un peu et ce qu’a amené Hans Peter Moland sur le troisième film c’est un côté beaucoup plus vivant dans la constitution des scènes. Nous avons tourné pendant l’été, et c’est un des livres les plus durs car ce sont des enfants. Après ça je pense qu’on avait tous besoin d’un challenge avant de se répéter. On avait un peu de temps parce qu’on devait attendre que Nikolaj et Fares terminent tous leurs autres projets. Je suis la personne la moins importante, comparée aux producteurs hollywoodiens. Donc on avait du temps, et je pense que là où Christoffer est très bon c’est qu’il a une signature très marquée dans ses images et sa façon de voir les scènes. Si vous revoyez le film vous remarquerez que tous les angles de prise de vue sont différents, ils sont toujours par en-dessous ou bien en hauteur, ou si c’est plat, il y a toujours quelque chose entre l’objet et la caméra, donc ce n’est jamais vraiment plat. Et aussi, il crée toujours une autre histoire que ce qui est en train de se passer dans les scènes, on a toujours l’impression qu’il y a un autre secret caché dans un coin… Il donne vraiment une patte à ce qu’il fait et je l’aime beaucoup parce que c’est un réalisateur très intelligent. Et j’aime beaucoup travailler avec des gens qui ont autant d’ambition que moi pour les films. Je ne peux pas filmer moi-même donc c’est bien d’avoir quelqu’un qui peut donner vie au projet et j’étais tellement contente qu’il accepte. Et il était prêt. Il a fait plein de films. Vous avez peut-être vu Reconstruction, qui est un de mes films danois préférés, avec une très bonne actrice… »

N.L.K. : « Actrice ? »

L.V. : « Et Nikolaj joue aussi dedans. » (rires dans la salle) Je pense que Christoffer était vraiment la meilleure personne vers qui se tourner pour le 4e film, je suis vraiment très heureuse qu’il ait dit oui et ait accepté d’aller dans cette direction. »

  • Est-ce que c’est difficile pour vous (Nikolaj et Fares) d’entrer dans vos personnages ?

F.F. : « Pour ces films, dans un sens on est un peu limités parce que c’est basé sur des livres, donc on ne peut pas se lâcher avec nos idées. En plus, c’est une relation entre deux personnages donc chacun doit respecter les idées de l’autre. Au début, j’ai essayé de rendre Assad plus humain que dans les livres, et plus respectueux de lui-même, en un sens, et plus moderne. Mais c’était fait depuis le début, et le reste des films tourne autour de la relation entre Carl et Assad, ce qui a nécessité beaucoup de coopération entre Nikolaj et moi. Et il y avait le problème de la barrière de la langue, parce que je suis suédois et les films sont en danois. C’est plus compliqué que vous ne le pensez, croyez-moi ! C’est une langue basée sur les sons et pas sur les mots, c’est très dur à maîtriser. C’était beaucoup de travail sur le texte, avec un coach, et aussi avec Nikolaj et le réalisateur, à parler des scènes. »

dossier64_03
Crédit photo :© Zentropa / photo Henrik Ohsten

« J’aime sortir du rôle dès que possible »

N.L.K. : « Être Carl, c’était dur surtout au début. Avec Mikkel on discutait tout le temps, parce qu’il est là à ne rien faire, ne rien montrer et c’était le problème au début. Il fallait au moins qu’on puisse montrer que quelque chose se passait en lui, et c’est quelque chose dont nous avons beaucoup discuté. « Est-ce qu’il se comporte trop comme un idiot ou un loup solitaire ? Est-ce qu’on le déteste ? » Parce que ça pouvait aussi être un problème. Bien sûr, cette relation ne fonctionne que parce qu’ils sont deux : je peux être un idiot seulement parce qu’Assad est là. Si je jouais ce personnage et qu’il était seul dans le département V, je vous assure que ça ne fonctionnerait pas. Ce serait horrible à regarder, et vous regarderiez sûrement autre chose ! Assad est celui qui est comme nous, qu’on apprécie et qui fait qu’on a envie de regarder Carl. C’est quelque chose auquel j’ai beaucoup réfléchi au début. Pendant les films on a toujours été attentif à la façon d’équilibrer les choses, donc il y avait beaucoup de discussions. Mais jouer quelqu’un de sinistre tout le temps, c’est très facile pour moi, parce que je peux en sortir d’un claquement de doigts. Dans notre façon de travailler, j’aime sortir du rôle dès que possible. » À Fares : « Ça te gonflait au début ! Je faisais le pitre en dehors des prises pour être concentré dès qu’on travaillait. C’est ma façon de travailler, surtout quand c’est sérieux et sombre, j’ai besoin de m’en évader. »

F.F. : « Il est toujours comme ça ! Quand ma copine est venue sur le plateau, elle nous a regardé travailler pendant quelques jours et c’est LE truc qu’elle a remarqué : « Mon Dieu il y a une telle différence entre vous deux ! » Nikolaj était là assis à côté du moniteur et après la scène, j’avais tendance à rester sur le plateau, surtout si c’est une scène dure et dès que c’était coupé, Nikolaj débarquait et faisait une blague ou autre… C’est sa façon de faire. »

N.L.K. : « Ce qui est drôle c’est que ma fille joue un premier rôle dans un film pour enfants au Danemark en ce moment, et elle est exactement pareille. »

F.F. : « Elle fait pareil ? »

N.L.K. : « Dès que c’est coupé elle est là… [mime quelqu’un qui sautille partout en faisant le pitre] et quand il faut être concentré elle est concentrée. »

F.F. : « Les chiens ne font pas des chats comme on dit. »

« Les livres m’ont ennuyé »

  • Avez-vous d’abord lu les scripts ou les livres ?

F.F. : « Les scripts. Je ne suis pas très fan des livres. Je n’aime pas tellement Assad dedans. Je trouve que les livres sont pas mal mais j’ai lu le premier longtemps après avoir lu le script, décidé de travailler dessus, retravaillé le script et le personnage, et accepté le projet. J’ai lu le premier livre durant la préparation pour voir si je pouvais en tirer quelque chose mais… »

N.L.K. : « Il n’a rien trouvé. »

F.F. : « Honnêtement le livre m’a majoritairement ennuyé. » (rires dans la salle) « Donc j’ai fait sans. »

N.L.K. : « Il dit ça comme ça ! « Il m’a majoritairement ennuyé ! » »

  • Et est-ce que le script a évolué pendant le tournage ?
dossier64_01.jpg
Crédit photo : © Zentropa / photo Henrik Ohsten

F.F. : « Oui et non… On en a parlé avant de commencer à tourner mais quand on a commencé à tourner ça n’a plus vraiment changé ; on peut improviser un peu durant les scènes mais la structure et les scènes sont là et ne changent pas tellement. Et aussi, pour moi, comme je l’ai expliqué, il y a la barrière de la langue donc je ne peux pas trop m’éloigner du texte. Un peu plus à chaque film mais ça reste peu. Les scripts sont assez bien planifiés avant qu’on commence à filmer, je trouve. J’ai fait d’autres films où on a changé beaucoup plus de choses. »

N.L.K. : « Ça dépend du genre aussi. »

F.F. : « Oui exactement. »

N.L.K. : « Ici c’est une intrigue de fiction, on ne peut pas vraiment s’en éloigner. On discute : « Est-ce qu’on a besoin de cette blague dans cette scène ? Est-ce que ce serait drôle de dire ça ? Est-ce que ça dépasse les bornes ? Est-ce qu’on va faire retomber l’exaltation, le drame ici ? » On peut discuter des choses de ce style mais dans un film de ce genre ce sont des choses dont on discute plutôt en amont. Comme quelqu’un l’a dit une fois, c’est comme une panthère prête à bondir. On ne peut pas changer grand chose avec un script de ce style. »

« Beaucoup d’éléments dans les non-dits »

L.V. : « Je crois que ce que vous avez vraiment changé par rapport au script – parce que le script a une écriture très serrée, Nikolaj Arcel écrit presque comme on va le monter donc les scènes sont très serrées et nombreuses – c’est que vous l’avez étiré dans le temps au moment du tournage. Et je crois qu’une des raisons de cela c’est que quand vous vous êtes trouvés tous les deux en tant que personnages, il y a eu beaucoup d’éléments dans les non-dits entre vous dans les scènes, dans les regards, la construction des scènes d’une manière où il y a toujours quelque chose qui se trame, au-delà de ce qui est simplement dit, donc on a eu une première version très longue, par rapport au script, parce que les scènes sont si serrées qu’il faut les détendre un peu pour y faire exister les personnages. »

  • Le sujet de ce quatrième film est basé sur des faits réels. Sont-ils bien connus au Danemark ?
JOURNAL 64
Crédit photo : © Zentropa / photo Henrik Ohsten

L.V. : « Ils sont connus de notre génération mais je ne crois pas que les plus jeunes les connaissent. Il y avait un endroit où on pouvait prendre le ferry depuis l’île de Seeland vers les autres parties du Danemark, et on passait près de l’île où ces jeunes filles étaient envoyées, au début des années 60, et les parents disaient toujours « Si tu ne te comportes pas bien tu finiras sur cette île, etc. ». Donc je connaissais l’histoire mais je sais que les jeunes actrices du film n’avaient pas entendu parler de ça avant. »

N.L.K. : « Je n’en avais jamais entendu parler non plus. »

L.V. : « Mais tu es un homme. »

N.L.K. : « Et un idiot. »

L.V. : « Et un idiot. Je connaissais l’histoire mais elle n’avait jamais été portée à l’écran auparavant. Il y a eu quelques reportages mais jamais de films. »

  • Donc c’est quelque chose dont il était important de parler, c’était un besoin ?

N.L.K. : « Absolument. »

L.V. : « Oui, je crois que c’est plus actuel que jamais. Il y a environ six mois, des politiciens danois ont voulu envoyer des réfugiés, qui avaient commis des délits mais quand même, sur une île, avec un seul ferry par jour. Je pense que c’est une part importante de l’histoire du Danemark. À l’époque ce n’était pas considéré comme un grand sujet, c’est ce qu’ils pensaient être juste. Ils pensaient offrir à la société un endroit où se débarrasser de tous les problèmes, éviter de créer des « mauvais gènes ».

N.L.K. : « Il m’a semblé en découvrant l’histoire qu’une partie du problème est qu’il n’y avait pas de réels médecins sur place. Tout le monde faisait juste semblant de s’occuper des pensionnaires. »

L.V. : « Et elles ne pouvaient pas partir ! »

N.L.K. : « Oui bien sûr ! Et il y a eu aussi un équivalent de cet endroit pour les garçons, une autre île. »

F.F. : « J’ai appris ça aujourd’hui ! »

L.V. : « La politique de l’époque c’était de créer une population saine. Toutes les nations d’Europe ont ces périodes dans leur histoire où elles ont essayé de se débarrasser des gens qu’elles ne trouvaient pas complètement sains. »

dossier64_04.jpg

  • Si vous ne lisez pas les livres, comment avez-vous découvert le thème du film ? Est-ce qu’on vous en a parlé ou l’avez-vous découvert à la lecture du script ?

F.F. : « J’ai lu le script, comme pour les films qui ne sont pas basés sur des livres : vous lisez le script, et il y a beaucoup d’informations directement dans celui-ci. » Il s’adresse à Louise : « Je crois que je t’avais demandé les grandes lignes des films et tu m’avais dit que ça serait sur tel ou tel sujet, avant que les scripts soient écrits. Je sais que pour le dernier film au moins on en avait parlé avant. Par exemple, la jeune fille d’origine étrangère, Nour, n’est pas dans le livre. C’est quelque chose dont on avait parlé, pour replacer le problème évoqué dans les années 60 dans un contexte plus moderne : qu’est-ce qui s’ensuit ? Qu’est-ce que ça ciblerait aujourd’hui ? Et on a trouvé intéressant d’apporter cet angle, et c’est quelque chose dont on avait parlé quand Louise avait expliqué les grandes lignes du livre. »

N.L.K. : « Moi j’ai lu les livres d’abord et je crois que ce qui m’a le plus, peut-être pas surpris, mais semblé un choix important dans l’écriture du film ça a été l’histoire d’Assad en arrière-plan. Dans les livres, l’histoire se rattache à des éléments qui seront racontés dans les tomes suivants, qui n’ont pas encore été écrits. »

F.F. : « Je crois que l’auteur n’en a aucune idée pour l’instant. »

N.L.K. : « Il dit qu’il a déjà tout planifié. »

F.F. : « Ouais… »

N.L.K. : « C’est un très grand fan des livres. » (rires dans la salle)

« Refléter les enquêtes dans la relation Carl-Assad »

L.V. : « je crois que le plus grand défi dans l’adaptation des livres c’est la façon de refléter les enquêtes au cœur de la relation entre Carl et Assad. Les livres ne le font pas. Je trouve que les enquêtes sont très fortes dans les livres, je les aime beaucoup. Ce que j’aime aussi dans les livres de Jussi c’est la combinaison entre brutalité et humour. Nous avons transformé l’humour, qui me paraît plus sophistiqué dans les films… »

N.L.K. : « Merci. »

L.V. : « Mais je pense qu’on a quand même cet ADN dans les films, ce mélange de brutalité et d’humour. Un des défis dans l’écriture des scripts a été pour Nikolaj de refléter les enquêtes dans la relation Carl-Assad, et surtout dans le dernier film. C’est la première chose qu’on a tenté de faire quand on a écrit les scripts à partir des livres, voir comment refléter les histoires des enquêtes dans la vie de Carl. Pour le 4e c’était très difficile parce que ça parle des femmes à Sprogø, et comment relier ça à ce qui se passe entre Carl et Assad ? Et c’est aussi pour ça que le personnage de Nour est arrivé dans l’histoire, c’était pour refléter l’histoire pour Assad. Et si vous vous rappelez dans le film, il y a une scène où ils parlent du fait que Carl connaissait quelqu’un qui avait avorté donc c’était un moyen de comprendre que nous parlons de femmes qui étaient sur une île avec aucun avenir, aucun amour etc. et que ça se reflète dans la vie d’un homme qui doit réclamer de l’amour, si tant est qu’il puisse l’obtenir, parce que s’il ne le fait pas il perd Assad pour toujours. C’étaient les choses les plus difficiles dans la création du film, parce que Carl et Assad n’étaient presque pas dans l’histoire dans le 4e tome. Ils étaient comme un appendice à l’enquête. »

JOURNAL 64
Crédit photo : © Zentropa / photo Henrik Ohsten

N.L.K. : « Et il y avait l’histoire du dîner. C’était révélé à la fin dans les livres. Et si on suivait cela, on ne pouvait pas montrer Nete. »

L.V. : « Tout à fait. »

N.L.K. : « Elle était juste désignée comme « elle », elle était en train de tout préparer, on ne savait pas ce que c’était, un truc avec des gens assis ensemble à table… »

L.V. : « Oui, on a dû modifier ça parce que dans le livre on comprend, à la dernière page je crois, que Nete est morte depuis la moitié du livre. Mais dans le film on devait montrer cette femme, on ne pouvait pas conserver ce mystère donc on l’a modifié pour que Nete survive et que ce soit quelqu’un d’autre qui soit mort. »

« Trouver la faille »

  • À la fin, Carl s’adoucit en quelque sorte. Comment avez-vous abordé cette évolution ?
JOURNAL 64
Crédit photo : © Zentropa / photo Henrik Ohsten

N.L.K. : « Depuis le début avec ces films il y avait cet enjeu évident et important : Carl dit toujours « je n’ai besoin de personne d’autre que moi » et évidemment c’est faux. Dire ça c’est juste pathétique. On connaît ces gens qui disent « le monde est comme ça, acceptez-moi comme je suis », et bien sûr on aimerait qu’ils s’ouvrent et voir leurs fêlures. Et c’est quelque chose qu’on ne pouvait pas faire avant le dernier film. On a essayé à plusieurs reprises mais ça aurait totalement résolu la relation entre les deux, il n’y aurait plus rien eu à partir de quoi travailler pour les films suivants s’il avait commencé par dire directement « mec je t’adore, je peux pas vivre sans toi ». (rires dans la salle) Alors on était tellement content qu’il puisse dire ça maintenant. C’est quelque chose qu’il a évité évidemment. J’ai fait un film avec Lars von Trier il y a des années et il disait « C’est marrant quand je dis aux acteurs : « sors de la scène, passe la porte » », ils ont fait plein d’autres choses avant d’aller de l’autre côté de la porte et c’est ce qui nous intéresse à propos des personnages. On sait qu’ils vont aller à un moment de l’autre côté de la porte. On veut qu’ils aillent dans cette direction, qu’ils s’ouvrent et ce ne serait pas intéressant de les voir essayer de comprendre eux-mêmes pourquoi ils devraient aller de l’autre côté de la porte. C’est de ça que parlent les fictions et c’est sur ça que nous travaillons tout le temps. Trouver la faille, c’est le travail qu’on fait en théorie avant le début du tournage, réfléchir à ce que ça pourrait être. Le luxe de mon métier, c’est que je le perçois émotionnellement après. Est-ce que ça fonctionne ainsi ? Quand vous commencez à tourner, vous rentrez émotionnellement dans le projet. Et vous avez parfois des conversations sur le plateau et vous vous dites « non, c’est trop, c’est trop tôt, est-ce que c’est maintenant ? ». C’est tout le métier. »

*Questions de Alexandre pour Close Up Magazine, Anne pour Le Bleu du Miroir, Aude pour Epixod, Guillaume pour Culturellement Vôtre, Isabelle pour Unification, Lisa pour Esprit Ciné et moi-même.

Un très grand merci à Louise, Fares et Nikolaj pour leur gentillesse et la richesse de cet échange. Merci également à Wild Bunch et Mensch Agency pour avoir rendu possible cette rencontre et m’y avoir conviée, ainsi qu’à mes co-intervieweurs/euses de la soirée.

Dossier 64, en e-cinéma sur toutes les plateformes de VOD le 7 mars.

Profanation, Miséricorde et Délivrance disponibles en VOD et DVD.

Traduction : Lilylit.

2 commentaires sur “Entretien avec Nikolaj Lie Kaas, Fares Fares et Louise Vesth autour de la sortie de Dossier 64

Ajouter un commentaire

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :