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© DENIS MANIN / 31 JUIN FILMS / c+

J’ai eu la chance de croiser Thomas Lilti à l’occasion de l’avant-première de sa série Hippocrate (sur Canal Plus à partir du 26 novembre) organisée par SensCritique. Le réalisateur d’Hippocrate (le film), Médecin de campagne et Première Année a accepté de répondre à mes questions par téléphone.

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Avant-première SensCritique

  • La première question qui me vient à l’occasion de la sortie d’Hippocrate – la série – est évidemment : comment passe-t-on de l’écriture de films à celle d’une série ?

Je ne sais pas moi-même ! Ma chance, c’est que j’ai toujours appris sur le tas (sauf la médecine, puisque j’ai fait des études de médecine, mais finalement même ça on apprend en faisant, comme on le voit dans la série… c’est aussi pour ça qu’on se trompe parfois et qu’on se découvre en pratiquant). Pour le cinéma, pour cette série, c’est la même chose : j’ai appris en faisant, d’abord des courts-métrages puis en écrivant des longs-métrages. Et quand s’est posée la question de faire une série, je n’avais aucune idée de comment ça se fabriquait, juste de ce à quoi ça ressemblait en tant que spectateur. J’ai appris en me renseignant, en faisant, en étant entouré d’auteurs qui avaient déjà fait des formats plus courts que le long-métrage et en mélangeant les expériences de chacun, en imaginant, avec mes producteurs qui eux non plus n’avaient pas d’expérience dans les séries, c’est comme ça qu’on est arrivé à faire Hippocrate.

« Une immense envie de faire cette série »

Mais il y avait surtout une immense envie de faire cette série. Parce qu’à l’origine, avant de faire Hippocrate (le film), il y avait déjà eu l’idée d’en faire une série. Je me suis toujours dit que l’hôpital, au-delà de la mode des séries hospitalières américaines, l’hôpital français, méritait d’être raconté sur la durée, pas seulement avec les médecins mais aussi avec tous ces gens qui y travaillent, les autres soignants. J’avais envie de raconter ça et le côté feuilletonnant, la longueur d’une série me semblaient un beau terrain de jeu pour développer des histoires humaines.

  • Qu’avez-vous le plus aimé dans cette expérience ?

J’ai tout aimé et j’ai tout trouvé très difficile ! J’ai adoré l’écriture même si, surtout quand on crée complètement une première saison et que ce n’est pas une adaptation, il y a absolument tout à construire, les personnages, les intrigues, une partie de l’univers… c’est très long. Mais j’ai pris beaucoup de plaisir à ça, il y a forcément eu des moments de découragement mais le plaisir de l’écriture, de réussir à raconter quelque chose d’aussi long, c’est pas rien et ça rend heureux de l’avoir fait !

Et puis le moment de très grand plaisir, avec une forme en même temps de difficulté, ça a été le tournage parce que j’ai tout réalisé. 8 épisodes de 52 minutes, ça a été près de 120 jours de tournage donc c’est quasiment 6 mois de l’année, tous les jours à part le week-end. Ça a été une fusion totale avec l’équipe de techniciens, avec les comédiens, parce qu’on a partagé une demi-année à se voir tous les jours avec une intensité de travail énorme, les techniciens ont pour la plupart fait la totalité du tournage, ils étaient dans le même état de fatigue que les comédiens et moi. Ça a été des moments très forts, inoubliables.

Il y a eu aussi le montage, où j’ai rencontré une équipe de quatre monteurs assez exceptionnels, qui ont monté les 8 épisodes, et ça a été à nouveau une belle aventure humaine.

« J’ai eu beaucoup de chance »

Je ne garde que des souvenirs positifs, je n’ai aucun souvenir désagréable de la fabrication de cette première saison, j’ai eu beaucoup de chance.

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© DENIS MANIN / 31 JUIN FILMS / c+

  • Alors prêt pour la deuxième ?

Déjà, les comédiens ont envie de faire une deuxième saison, ce qui est indispensable, et je crois que tout le monde est très fier du résultat de la première, ce qui est important aussi. On a écrit à quatre sur la première saison et les trois autres auteurs rempilent pour la saison 2, avec deux nouveaux auteurs pour agrandir l’équipe et apporter un peu de sang neuf.

Souvent sur les séries les gens viennent et partent et c’est parfois un peu industriel mais nous on a réussi à faire ça de façon assez artisanale, ce qui infuse dans l’esprit de la série, j’espère.

  • La série est en fait assez différente du film, et ce qui frappe par rapport à vos œuvres précédentes, c’est qu’ici en termes de personnages on a une parité à peu près parfaite…

Il y a des femmes, enfin ! Quand je fais des films, le héros est souvent directement inspiré de moi, de ce que j’ai vécu, donc pour moi naturellement ça devient un garçon. Et souvent je lui ai mis comme partenaire un autre garçon, pas parce que je n’avais pas envie que ce soit une fille, mais parce que je n’avais pas envie de traiter la dimension sentimentale, du couple. Évidemment avec deux garçons on peut aussi imaginer une relation amoureuse mais on est moins obligatoirement dans ce chemin-là. On peut raconter la fraternité, une relation père-fils, d’ami, de grand frère…

« C’est important pour moi que mes personnages soient assez peu genrés »

Mais là j’avais quatre personnages principaux donc j’ai tout de suite eu envie d’avoir deux filles et deux garçons, mais avec une particularité, c’est que les personnages féminins (comme les personnages masculins d’ailleurs, mais c’est surtout important pour les personnages féminins) ne sont pas caractérisés par le fait qu’elles soient des femmes. Elles pourraient être des hommes car elles n’ont pas d’enjeu sentimental majeur, il n’y a pas de grossesse, ce ne sont pas des mères. Très souvent quand on a une héroïne dans un film, sa trajectoire est liée à un enjeu sentimental : soit elle a été quittée ou trompée, ou elle est amoureuse d’un homme qui ne veut pas d’elle ou de plusieurs hommes… Là ce n’est pas le cas. Chloé, que joue Louise Bourgoin, ça demanderait peu d’efforts à l’écriture de la transformer en garçon, elle pourrait vivre à peu près la même aventure. De la même manière qu’Hugo pourrait être une fille.

C’était important pour moi que mes personnages soient assez peu genrés. Ce qui les définit c’est que ce sont de jeunes médecins, engagés dans leur métier, avec des failles et des défauts.

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© DENIS ROUVRE / c+

  • Vous avez quand même dû placer un peu de romance dans la série…

Ça fait partie de l’exercice ! Puis bon, la seule vraie romance est très vite évincée puisqu’une fois consommée, les personnages décident rapidement de mettre ça derrière eux, même si on sent que tout n’est pas totalement réglé. Mais à aucun moment ce n’est un enjeu principal pour aucun personnage, il y a des choses qui sont plus importantes. Cet enjeu n’est pas au cœur de l’histoire.

  • C’est aussi une manière de représenter des choses qui arrivent en réalité ?

Quand on passe toutes les journées ensemble – comme sur un tournage de cinéma ! – obligatoirement ça provoque des histoires sentimentales, affectives, quelles qu’elles soient. Ça existe, au même titre que les amitiés, que les engueulades, les fâcheries, les mauvais coups, l’entraide etc.

  • Parmi les sujets abordés dans la série, il y a pas mal d’échos à l’actualité, comme le secteur des patients FtM… Ces sujets viennent-ils de vous ou des co-scénaristes non issus du milieu médical ?

Les FtM, c’est un thème que j’ai amené. J’ai pratiqué il y a 20 ans dans un service de gynécologie qui était spécialisé dans les FtM, à une époque où on n’en parlait pas du tout. Pour changer de sexe légalement, il fallait obligatoirement leur retirer l’utérus, donc c’était pratiqué dans un service de gynécologie. J’avais gardé ça en tête et ça avait beaucoup interrogé le jeune homme de 22 ans que j’étais à l’époque, je me demandais ce que ça voulait dire d’être né dans le corps d’une femme et d’avoir envie de se sentir heureux dans le corps d’un homme. Quand on n’a pas soi-même ces problèmes d’identité, ça questionne, surtout que la société n’en parlait pas.

On a essayé de raconter une série contemporaine avec des problématiques d’aujourd’hui. Pour autant dans le traitement on n’est pas tellement dans la psychologie, plutôt la problématique du soin : comment on accompagne quand on est médecin, y compris avec des gens qui ont des problèmes d’identité de genre.

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  • Je voulais revenir aussi sur Première Année et sur l’annonce du gouvernement d’une réforme de la PACES qui est tombée juste au moment de la sortie du film…

« Le sujet était dans l’ère du temps »

Je ne sais pas l’expliquer, je pense que le sujet était dans l’air du temps depuis longtemps, on dit depuis longtemps qu’il y a un problème avec cette sélection aberrante. Est-ce que la sortie du film, dont on commençait à entendre parler, a accéléré l’annonce du gouvernement, qui s’est dit « il ne faut pas qu’on donne le sentiment d’être à la traîne » ? Je n’en sais rien. C’est peut-être du hasard. Mais quand on voit le système à bout de souffle que je décris, qui a sombré dans une absurdité totale et qui non seulement ne remplit pas son rôle de sélectionner les bons futurs médecins, mais qui en plus fait beaucoup de mal aux étudiants (ceux qui ratent mais aussi ceux qui réussissent, abîmés par cette première année), ce n’est pas surprenant qu’il y ait enfin des décideurs pour se dire qu’il faut changer les règles du jeu.

  • Et que pensez-vous de ces annonces ?

Pour le moment ce ne sont que des annonces ! Ils ont dit qu’ils allaient supprimer le numerus clausus mais il est évident que du jour au lendemain tout le monde ne va pas devenir médecin, il n’y a pas les capacités de formation ni le besoin d’autant de médecins. Maintenant ce qu’ils proposent en échange de la première année, ce n’est pas clair. On attend de voir ! Depuis l’annonce il ne s’est pas passé grand chose, depuis la sortie du film…

  • Quand vous faites des films, vous vous dites ça, que ça peut avoir un impact ?

Non, je me dis toujours le contraire ! Sinon c’est terrifiant. Et ça voudrait dire qu’on fait des films militants. Moi je ne fais pas du cinéma militant, du tout. Je fais un cinéma engagé, politique, sous des allures de cinéma populaire, grand public.

« Je ne me dis pas « mes films vont changer les choses ». »

J’essaie de faire le constat de quelque chose qui peut dysfonctionner, par exemple ça peut être l’hôpital public, et j’essaie de le décrire, de démontrer ce qu’il y a qui fonctionne mal, et en quoi il fonctionne mal et comment il abîme les gens en son sein qu’il est censé plutôt protéger. Par exemple les jeunes bacheliers qui arrivent en première année de médecine, au nom de quoi on leur fait subir quelque chose d’aussi violent ? Alors qu’on devrait au contraire les éveiller au savoir, à l’envie d’apprendre, les choyer et éventuellement les sélectionner. C’est ça que j’essaye de faire mais je ne me dis pas « mes films vont changer les choses », je me dis « au mieux ils vont apporter un éclairage sur quelque chose que les gens ignorent ou connaissent mal ». Servir de témoignage pour les gens, oui. Peut-être que ce film peut permettre aux gens qui ont vécu une première année de médecine de raconter à leur place à leurs proches, leurs parents, leurs amis, ce qu’ils ont vécu.

Mais quand je fais le film je ne me dis jamais ça évidemment. Je le fais parce que le sujet m’intéresse, que j’ai envie de m’y plonger, parce que je trouve que les gens qui vivent l’histoire que je suis en train de raconter me touchent. Et après s’ils peuvent parler aux gens et faire évoluer un peu les choses, tant mieux.

  • Je me suis amusée à repérer des éléments de rappel entre vos films et la série, on retrouve des acteurs, des noms de personnages, des lieux… Pourquoi autant de rappels ?

Les comédiens sont devenus comme une sorte de troupe qui s’est créée autour d’Hippocrate et qui s’est enrichie avec Médecin de campagne puis Première Année. Je retravaille toujours quasiment avec les mêmes comédiens, mais à chaque projet cette troupe s’élargit. Là dans Hippocrate – la série – il y a plein de nouveaux acteurs. Mais ça me permet de dire « voilà, c’est ça mon univers, donc vous les nouveaux qui arrivez, même si vous êtes plus connus que d’autres, ceux avec qui j’ai déjà travaillé, ce sont eux qui donnent le la avec moi, du ton, de l’esprit de ce que je recherche, donc c’est à vous de vous adapter » – ce qu’ils font d’ailleurs incroyablement bien. Ça, c’est beaucoup de satisfaction pour moi, et c’est ce qui donne une sorte de fil conducteur à tout mon travail. D’un film à l’autre on retrouve une tonalité proche.

  • Et pour la suite ? Vous aviez dit que Première Année était la fin d’un triptyque, qu’est-ce que ça veut dire ?

« Un film qui va sortir du monde médical »

D’abord il y a la saison 2 de la série qui va me permettre de continuer à garder un pied très ancré dans le monde hospitalier et puis il y a un film dont je commence l’écriture. J’ai pris l’habitude de tourner énormément puisque j’ai fait en 4 ans 3 films et une série, c’est énorme. Là pareil, saison 2 et puis un film… qui va sortir du monde médical. Les gens ont l’impression que je fais des films sur la médecine mais je pense qu’il y aura l’épaisseur d’un papier à cigarette entre ce nouveau film et les précédents. Je peux changer de sujet mais les films continueront à beaucoup se ressembler.

Un immense merci à Thomas Lilti pour sa gentillesse, pour avoir accepté de se prêter au jeu et pour le temps consacré à cet entretien. Merci également à ses attachées de presse et à Canal Plus qui ont rendu possible cet échange.

Hippocrate, sur Canal Plus à partir du 26 novembre.

Première année en DVD le 16 janvier 2019.

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