« La dernière photo » : ne souriez plus.

couverture-livre-la-derniere-photoPendant vingt-six ans, Franck Courtès a été photographe. Passionné par la dimension artistique de son métier, il en est peu à peu dégoûté par les évolutions et les comportements de ses modèles. Jusqu’à décider d’arrêter… 

J’ai suivi la carrière d’écrivain de Franck Courtès depuis son entrée en littérature, plus exactement depuis le travail préparatoire sur son premier roman, que j’avais eu la chance de lire avant sa sortie. C’était donc avec impatience que j’attendais son prochain livre, et avec un grand enthousiasme que je me suis plongée dans cette lecture envoyée par la maison JC Lattès, que je remercie.

Après un deuxième roman plus social et engagé (Sur une majeure partie de la France), l’écrivain revient au style intimiste de ses débuts de romancier dans ce témoignage de ses années à parcourir le monde comme photographe. Avec une honnêteté sans failles, il se souvient de tout, des premiers clichés qui lui avaient procuré la sensation exaltante d’un amour tout neuf, aux premiers succès en passant par de magnifiques rencontres improbables dues à sa profession. Mais ses lignes vibrantes d’émotion s’accompagnent du revers de la médaille. L’angoisse de l’échec, la pression des déplacements professionnels qui ne laissent jamais le temps de visiter autre chose que les aéroports, la solitude face aux publicitaires qui remballent sa patte artistique, face aux éditeurs qui en ont vu d’autres, aux modèles qui n’ont pas le temps, pas l’envie, pas le courage de se présenter tels qu’ils sont.

Forcément, le constat est amer, comme à la fin d’une histoire d’amour qu’on avait cru éternelle. Entre ses appareils argentiques et lui, Franck Courtès aurait juré « à la vie à la mort », mais la révolution numérique, l’avalanche de couleurs et de filtres, de retouches Photoshop et de diktats des stars soucieuses de maîtriser leur image ont sapé peu à peu la romance. La photographie, fiancée farouche et spontanée qui faisait retenir le souffle au moment de déclencher, s’est muée en une princesse capricieuse avec laquelle tout n’est que répétition du même et rapidité ne laissant pas la place pour un instant de vérité.

À l’heure où beaucoup rêvent d’exercer un « métier-passion », l’écrivain a le courage d’écorner l’image d’Épinal, et de montrer les coulisses des couvertures (retouchées) des magazines. On sent que la déception est encore vive et le lecteur ne pourra qu’être touché par les moments de grâce comme par ceux de dépit qui ont parsemé la carrière de photographe de Franck Courtès. Cependant, loin d’être aigri, l’auteur assume ses choix, à commencer par celui de se lancer à cœur perdu dans un nouvel art, celui du nouvelliste et romancier. Heureux celui que sa sensibilité autorise à valser d’un art à l’autre avec autant de réussite !

On retrouve à mesure que les pages défilent le caractère de solitaire amoureux de sa campagne qui transparaissait dans ses précédents ouvrages, car avec les mondanités du portraitiste, c’est aussi la vie parisienne que l’écrivain a quittée pour se retrancher dans sa maison où le froid stimule l’imagination. À la lecture, on le devine en train de plancher déjà sur son prochain livre. Et on a déjà hâte d’y être.

Trois questions à… Franck Courtès

J’ai écrit à Franck Courtès pour lui faire part de mon enthousiasme envers son livre, et il a gentiment accepté de répondre une fois encore à mes questions.

  • Plusieurs scènes du livre vous montrent en train de prendre une seule photo, vite et bien, alors que vous décrivez vos habitudes d’écrivain comme le fait de relire, réécrire, condenser… Peut-on dire que vos pratiques d’écriture et vos méthodes de photographe sont opposées ?

En photo, on ne peut guère corriger, en effet. Souvent la réflexion et la décision doivent intervenir en un temps très court. C’est une discipline exigeante  qui se joue en un instant assez bref. Le photographe porte en lui son expérience qui lui permet de condenser dans un temps court beaucoup de ressentis. En littérature, évidemment le fait de pouvoir relire, corriger est un luxe formidable. C’est tout l’intérêt de l’écrit par rapport à l’oral. La voix intérieure qu’est l’écriture est une voix qu’on réécoute plusieurs fois avant de la livrer en public. C’est un modelage de la pensée plus fin, plus soigné, plus précis, plus modéré. La réécriture permet d’approcher au plus près de l’os, de ne pas être influencé par l’extérieur, ni par l’envie de plaire ni de convaincre à tout prix. Je préfère avoir du temps plutôt que de jongler avec le stress de l’instant décisif dont parlait Cartier-Bresson.

  • Vous racontez la réaction d’une partie de vos proches à votre changement de carrière mais il y a une chose que vous ne dites pas : comment ont-ils réagi à ce livre sur votre ancien métier ?

Ils ont été surpris. « Je ne comprenais pas à quel point c’était vécu comme ça par toi ! » Ceux qui me conseillaient de ne pas abandonner la photo me disent après la lecture : « Comme tu as bien fait d’abandonner. » J’ai l’impression d’avoir été compris. C’est agréable.

  • Après le recueil de nouvelles, le roman intimiste, le roman engagé, vous voici du côté du témoignage, et le livre se clôt sur une allusion à la poésie… Y a-t-il encore d’autres territoires littéraires que vous aimeriez explorer ? Un indice sur le prochain livre ?

Je prépare un livre dont la forme est encore à définir, un recueil de nouvelles me tente beaucoup. Il est en travaux mais déjà bien avancé. Mais je ne pense pas être doué pour la poésie, ni les textes de chansons, qui seraient pourtant des domaines où j’aimerais m’aventurer.

Un grand merci à Franck Courtès pour ses réponses chaleureuses.

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