corps-et-ameEndre dirige un abattoir. Il remarque une nouvelle à la cantine : Mária, contrôleuse qualité. Un incident dans l’entreprise conduit les employés à passer des entretiens avec une psychologue…

Je confesse que parmi toutes les sorties alléchantes de cet automne, j’ai failli passer à côté du film d’Ildikó Enyedi. C’est par hasard, en allant voir Kingsman 2 (comme quoi), que j’ai été happée par la bande-annonce de ce film hongrois, récompensé de l’Ours d’Or au festival de Berlin.

Je remercie mon partenaire Le Pacte, qui a rendu possible ma rencontre avec ce film intrigant. J’ai de plus eu la chance de le découvrir avec mon amoureux dans une salle vide, expérience que je rêvais de vivre un jour, ce qui a ajouté au charme du film.

Je ne vais pas y aller par quatre chemins : Corps et âme est pour moi l’un des plus beaux films de l’année. D’un point de vue purement visuel, la réalisation est sans fioritures, mais les images de nature enneigée nous en mettent plein la vue. Je ne sais même pas comment la réalisatrice a pu obtenir des gros plans pareils sur le cerf et la biche, personnages centraux du film, mais ces images sont absolument sublimes, très poétiques et délicates, et en même temps intenses quand on sait ce qui se joue entre les humains incarnés par ces animaux dans le rêve.

La force du film, c’est de lier cet univers onirique naturel et pur à la vie des protagonistes dans un quotidien tout ce qu’il y a de plus trivial, d’autant plus qu’ils travaillent dans un abattoir. Attention âmes sensibles et amis des animaux, car on voit d’assez près le processus d’abattage. Mais cela contribue selon moi à la beauté et à la force du film, qui se construit dans l’opposition entre quelque chose de très brut, de très instinctif, et en même temps clinique, froid et blanc comme les carrelages des abattoirs.

Sur un scénario en apparence assez simple : une rencontre entre deux personnes qui se rendent compte qu’elles rêvent de la même chose, le film en dit beaucoup de la nature humaine, des rencontres, de la difficulté de s’aimer pour des êtres fragiles qui craignent d’être blessés. Les acteurs sont tous deux extraordinaires d’intégrité, d’intensité contenue et de pureté. Endre est incarné par Géza Morcsányi, un homme célèbre en Hongrie mais comme… éditeur. La pudeur, la volonté de ne pas se laisser dominer par ses préjugés et la magnanimité caractérisent ce personnage qui se révèle peu à peu, et qui nous émeut dans son attirance pour Mária. Cet amour est comme un sursaut de jeunesse pour l’homme qui se sent vieillir et pensait qu’il n’avait plus rien à attendre de la vie. Face à lui, Alexandra Borbély est exceptionnelle. J’ai rarement vu une actrice incarner aussi bien à la fois la rigidité et la fragilité. Mal à l’aise avec son corps et avec les autres, Mária réagit de façon brusque et parfois assez mordante (au point de devenir drôle) pour cacher son angoisse du contact. Sa façon appliquée de tenter de dépasser sa peur, avec l’aide de son psychiatre pour enfants, laisse penser qu’elle a pu subir des traumatismes ou qu’elle peut être atteinte d’un trouble du spectre autistique. C’est vraiment un des personnages féminins les plus attachants et complexes que j’ai vus récemment.

Du courage de ces deux âmes pures et torturées naît un film sobre et intense, droit dans son propos, l’une des œuvres les plus pures et dignes de cette année.

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