Étiquettes

couverture-livre-femme-a-la-mobylette
En fin de droits, dans l’incapacité de trouver du travail faute de véhicule, ne sachant plus comment nourrir ses enfants, Reine est au désespoir. Au point qu’une nuit, après un moment d’absence, elle se demande si elle ne les a pas tués dans leur sommeil…

Trois romans, c’est le temps qu’il m’aura fallu pour comprendre (enfin, je crois), quel écrivain est Jean-Luc Seigle. Pour saisir que les points communs dans sa vision des figures de Pauline (Je vous écris dans le noir) et Albert (En vieillissant, les hommes pleurent) n’avaient rien de hasards.

J’attendais avec impatience cette Femme à la mobylette mais avec une impatience mêlée d’une forme de recueillement, comme si j’avais déjà su par avance qu’il n’allait pas s’agir d’une lecture légère et réjouissante mais encore une fois d’un roman douloureux et nécessaire.

Et dès les premières pages j’ai été happée, avec la capacité coutumière de l’auteur de nous plonger au plus intime de la pensée de ses personnages, par le monologue intérieur de Reine, femme simple comme on le dirait d’une simple d’esprit, égarée dans la terreur que lui inspire l’acte qu’elle aurait pu commettre par accumulation de désespoir. Ses enfants, Reine les aime, surtout Igor, qu’elle perçoit comme l’intelligence de cette bête à trois corps. Pour eux elle ferait n’importe quoi. Jusqu’à les tuer ?

Moi qui apprécie toujours que l’on tente de comprendre avant de juger, j’ai trouvé extrêmement fine la façon qu’a eue l’auteur de nous montrer le quotidien de cette femme et de nous faire entrer de plain-pied dans son esprit, peu éclairé, souvent confus, mais sans vilenie. Reine veut bien faire, sans forcément savoir comment s’y prendre. Si elle pèche, c’est par ignorance, par incompréhension des codes sociaux, par défaut d’instinct de survie peut-être. Même ainsi, alors qu’elle se demande si le couteau de cuisine n’a pas servi à assassiner ses petits, le lecteur ne peut pas condamner Reine, il ne peut qu’haleter avec elle.

Ce beau personnage de femme pauvre et démunie, passionnée par l’image et la couture, fidèle à ses ancêtres, est peint à la manière d’un portrait baroque en clair-obscur. Ce n’est pas pour rien que Jorgen, le transporteur hollandais, lui parlera de Rembrandt. Femme à la mobylette, c’est le titre d’un tableau qui représente une chimère, cette femme ne faisant qu’un avec sa grosse mobylette bleue, accoutrée d’un rideau de douche converti en coupe-vent et affublée de couleurs criardes, mère d’une créature tricéphale dans son propre imaginaire. Mais c’est aussi, et c’est là toute la grandeur du récit, un vrai roman social comme on n’en faisait plus depuis longtemps. Car, comme Albert et Pauline avant elle, Reine n’existe pas en dehors de tout contexte. Sa situation, ses problèmes, ne sont que la conséquence de sa confrontation avec son temps, auquel elle est inadaptée. À une autre époque, Reine aurait vécu modestement de ses talents de couturière et s’en serait bien trouvée. Mais la modernité mondialisée, paperassière et procédurière, l’assomme de complications insurmontables sur lesquelles le miracle de l’apparition de la mobylette se brise. Encore une victime sacrificielle de son temps, encore une figure à la fois ordinaire par sa condition et extraordinaire par ses qualités et sa tournure d’esprit qui aurait pu rester dans les limbes, comme les modèles réels auxquels elle s’apparente. Mais Jean-Luc Seigle veille, peintre des faibles et des petits, des miséreux sans être misérables, auxquels sa plume redonne leur honneur.

Publicités