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arretnondemandeUn enfant raconte l’apéro le plus marquant des vacances, alors qu’un autre aurait pu recevoir une drôle de lettre du Père Noël. Certains reçoivent plutôt des visites impromptues, comme celle du voisin venu se plaindre du bruit ou un livreur de pizza pas comme les autres…

J’ai un peu tardé à découvrir ce livre paru chez Alma en janvier, et pour cause, la rentrée littéraire d’hiver de cette maison que j’adore comportait aussi deux romans que j’attendais avec impatience : La Baleine Thébaïde et Les Vérités provisoires. Deux pépites, si vous ne savez pas choisir, lisez les deux.

Et pourtant il aurait été bien dommage de manquer ce premier livre d’Arnaud Modat (enfin premier livre sous son nom, il paraît qu’il a écrit pas mal de choses sous pseudonyme, y compris des romances érotiques. Je sens que vous aussi, ça vous intrigue.).

Un style, ça se sent généralement très vite, lorsqu’il est affirmé. C’est d’ailleurs peut-être le point commun de toutes les lectures que j’ai tellement appréciées chez cet éditeur : des plumes reconnaissables entre mille. Arnaud Modat est doté, quant à lui, d’une capacité étonnante à manier l’absurde et la noirceur, se jouant des limites du lecteur sans vergogne. On dirait qu’il s’amuse à nous provoquer : « ah bon, ça te fait rire, ça ? Mais c’est sordide, non ? »

Pour ma part je riais assez ouvertement dans le métro, au point de (presque) manquer ma station. Forcément, pour ne pas risquer le même incident le lendemain, j’ai été obligée de finir ce livre dans la journée, vous comprenez. Il est drôle, caustique, cynique, méchant, glauque, tendre aussi par instants, et impossible à lâcher avant la fin. En dépit du fait qu’on ne sache pas très bien ce qu’on lit. Un roman ? Impossible, les personnages changent de prénom à chaque chapitre. Des nouvelles ? Vraisemblablement, mais avec un vrai fil conducteur et un protagoniste masculin quasi identique. Une autofiction protéiforme ? Peut-être, même s’il semblerait que l’auteur s’en sorte mieux que certains de ses personnages.

Donc, c’est une réussite, sur un créneau pourtant pas si simple à défendre, celui de l’anti-héros masculin blanc hétéro si facile à détester, un peu maladroit, largement flemmard, qui se sent mal dans sa vie, loseur même pas spectaculaire dans l’échec, caractérisé par un problème évident avec toute la gent féminine, qui se traduit par des échecs sentimentaux et un machisme de protection assez insupportable. Vous avez sans doute déjà croisé ce type de personnage, qui me semble pousser comme des chardons dans la littérature française contemporaine (peut-être pas que française d’ailleurs). J’ai fugacement pensé lors de ma lecture à des livres qui ne m’avaient pas vraiment emballée, comme Je vais m’y mettre. Sauf que. Cette fois, quelque chose fonctionne, peut-être parce que l’enfant du premier chapitre nous a mis en condition pour accepter d’essayer de comprendre les personnages suivants. Peut-être parce qu’on se reconnaît un peu aussi dans la rébellion du lutin du Père Noël, et qu’on s’est déjà senti vieillir en hésitant à sonner chez des voisins bruyants en pleine nuit. Ou peut-être juste parce que c’est terriblement bien écrit, à l’image de cette citation qui m’a marquée : « Je ne demande pas mieux que d’alimenter des cercles vicieux pour le restant de mes jours. »

Bref, si vous n’arrivez pas à choisir parmi les récentes sorties d’Alma, oubliez mon conseil du début : lisez les trois.

Trois questions à… Arnaud Modat

J’ai contacté Arnaud Modat via la page Facebook dédiée à Arrêt non demandé. Après la lecture du livre, ses réponses ne m’ont pas trop dépaysées.

  • D’où est venue l’idée de ce titre, Arrêt non demandé ?

Eh bien avant tout, il y a cette part de génie intemporel qui m’habite furieusement et peut se montrer fort utile quand il s’agit de débusquer un bon titre ou se souvenir de mes identifiants Pôle Emploi. Et puis il y a l’alcool aussi… Nous avons fait ce que les plus jeunes appelleraient un brainstorming (moi, je préfère « tempête cérébrale sous Picon ») avec ma compagne, un vendredi soir après le boulot. Je lui ai dit : « On va s’aimer, sur une étoile ou sur un oreiller, au fond d’un train ou dans un vieux grenier mais d’abord mon éditeur réclame un putain de titre alors on est pas rendus… ». Elle a répondu quelque chose à propos du grenier, comme quoi j’étais désespérant et puis finalement nous nous y sommes mis. Les idées ont fusé et comme je conserve tout, j’ai encore les morceaux de papiers de ce soir-là et je peux vous livrer en exclusivité les titres auxquels vous avez échappé si jamais ça intéresse quelqu’un, ce dont je doute, mais tant pis. Ce livre aurait donc pu s’intituler « Cinq sévères crises d’auto-apitoiement et la chute d’un homme depuis une grue », « Un jour, je me souviendrai de tout » (Marc Lévy style), « La comédie des emmerdements mineurs », « Assez grand pour disparaître », « Mémoires corrompues (en prose alimentaire) », ou encore, mon grand favori : « C’est plus drôle quand c’est moi qui raconte… »

  • Présenté comme « récit » ou « roman » par l’éditeur, le livre m’a plutôt fait l’effet d’une suite de nouvelles qui seraient liées par un ton commun. Comment définissez-vous votre livre, à quel genre le rattachez-vous ?

Si je devais me rapprocher de grands mouvements artistiques, j’imagine que je me situerais entre le Luminisme jacobin, le Fluxus des années 60 et la chanson paillarde berrichonne. Mais la plupart du temps, je me considère tout simplement comme un type pas assez discipliné pour écrire un « vrai roman ». Ce livre est un recueil de textes courts ayant pour trait d’union l’expression figurative d’une inaptitude désespérante à la vie telle qu’on nous la vend à longueur de temps. Le format est donc très cohérent puisqu’il ne correspond à rien de clairement défini, ce qui a dû exaspérer bon nombre de lecteurs. En tout cas je l’espère. J’ai toujours écrit ce qu’on appelle des nouvelles mais je n’ai jamais rien décidé, si ce n’est de mettre fin au massacre (narratif) avant qu’il ne soit trop tard. Quand je travaille mes textes, ce qui arrive finalement assez peu, j’ai l’impression de gérer la construction d’une saloperie de château de cartes. Et j’ai toujours été très mauvais, en châteaux de cartes (mon record : trois étages, navrant). Bref, la décision de présenter ce bouquin en tant que « roman » est à l’initiative exclusive d’Alma Éditeur et ces gens-là seront jugés par le Tout Puissant. De mon côté, j’ai l’impression d’avoir écrit quelque chose qui me ressemble, ce qui n’est déjà pas si mal.

  • Vos personnages masculins semblent tous être des facettes d’un même individu, en tout cas leur façon de considérer leur vie lorsqu’ils s’expriment à la première personne est assez similaire : comme s’ils se considéraient tous plus ou moins comme des « fourchettes à poisson ». Pourquoi cette similarité de points de vue ?

Mes personnages ont en commun une grande lâcheté face à l’existence et une peur maladive de faire des choix, commettre des actes. Ils brassent. Ou plutôt ils se noient. Ils voudraient agir mais ne sont que les commentateurs intarissables de leurs propres existences. Ils ont choisi un rôle de victime et considèrent que le destin s’acharne sur eux. Ils prennent beaucoup de plaisir à se regarder sombrer. Je ne fais aucun effort pour les tirer de là. J’éprouve au contraire une jouissance perverse à les observer se débattre. J’écris comme ces enfants qui jouent à démembrer des insectes. Je n’en tire par ailleurs aucune fierté. Je fais de mon mieux. Un jour, je l’espère, je trouverai une issue de secours favorable à tous ces paumés et je les embarquerai sur mon radeau de fortune. Pour le moment, je n’ai pas encore les ressources nécessaires pour tous les sauver. J’espère qu’ils me pardonneront.

Un grand merci à Arnaud Modat pour ses réponses et les minutes de vie gagnées par le rire !

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