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Mise en page 1En Norvège, tout le monde connaît Jonas Wergeland, figure star du petit écran. Mais alors que celui-ci subit l’opprobre suite à la mort de sa femme, un étranger mystérieux décide de lui consacrer une biographie pour rendre justice à son formidable destin.

Lorsque ce roman m’a été présenté par l’agence Anne et Arnaud, j’ai été séduite par sa couverture façon « Voyageur contemplant une mer de nuages », son origine nordique et son titre ne manquant pas de me rappeler le Journal du séducteur de Kierkegaard. C’était aussi pour moi l’occasion de découvrir la maison Monsieur Toussaint Louverture, dont j’avais entendu le plus grand bien jusqu’ici. Alors qu’importe si le nombre de pages n’était pas précisé et si le roman semblait un peu gros, n’est-ce pas

Lorsque j’ai eu entre les mains les 590 pages d’épreuves, j’ai été un peu plus circonspecte. Quelle histoire extraordinaire pouvait bien remplir autant de pages sans s’éterniser dans des longueurs ? Après être venue à bout de ce pavé, je dois le dire : des longueurs, il y en a. Un peu. Mais proportionnellement vraiment peu.

Le roman est surtout un incroyable morceau de bravoure, un récit construit selon une logique millimétrée qui se dévoile peu à peu. Vous voyez l’art de la digression de Diderot dans Jacques le Fataliste ? L’enchâssement d’histoires dans La Fractale des Raviolis de Pierre Raufast ? Eh bien imaginez une construction encore plus complexe et audacieuse, et vous aurez sans doute envie de découvrir Le Séducteur.

Le sujet du livre, en lui-même, n’est pas extraordinairement original : nous suivons, enfin plutôt nous sommes entraînés, dans les méandres de la vie de Jonas Wergeland, un homme qui semble avoir vécu mille existences en une. Enfant entouré de figures éminemment romanesques, parmi lesquelles étincelle son amie Nefertiti, adolescent énamouré mais orgueilleux, puis révolté et brillant, il sera également un jeune homme à l’article de la mort, un amant d’exception et exceptionnellement chanceux, puis une star de la télévision adulée de tout un pays, et un voyageur infatigable. Et parmi toutes ces histoires qui composent la rhapsodie de Jonas, laquelle, s’interroge le narrateur, est la plus fondamentale ?

À partir de cette question s’organise le roman, et c’est là qu’apparaît l’intelligence et la maîtrise hors normes de Jan Kjærstad, qui parvient à tenir son sujet de bout en bout, à revenir en arrière, sauter des années, introduire de nouveaux personnages, éclairer sous plusieurs angles un même élément, et toujours tenir en haleine et en appétit le lecteur. Ce qui m’a personnellement captivée, ce sont les interrogations existentielles que fait jaillir la vie de Jonas, et c’est d’ailleurs en cela, bien plus que dans son rôle de séducteur (finalement complètement passif puisque ce sont les femmes qui viennent à lui), que Jonas se rapproche de l’œuvre de Kierkegaard. Les différentes phases de la vie de la star s’apparentent à des sauts, du stade esthétique au stade éthique, et du stade éthique à l’imagination.

Et puis, à l’instar de Benjamin Wood dans Le Complexe d’Eden Bellwether (un des romans les plus forts de ces dernières années), Jan Kjærstad sait manier le suspens. En s’inventant un narrateur étranger mystérieux, dont le lecteur aimerait percer à jour l’identité, mais aussi en revenant de manière cyclique à la mort de Margrete. Qui a tué la femme de Jonas ? Toutes les histoires que se remémore le héros ont pour but de lui permettre d’accepter la réalité de ce décès, mais aussi de l’éclairer sur ce qui a pu se passer et de le mettre sur la piste du coupable.

Et si ce roman ne suffisait pas à vous impressionner, sachez que Le Séducteur n’est en fait que le premier volume de la trilogie consacrée à Jonas Wergeland. Respect, M. Kjærstad !

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