laporteLa narratrice et son mari, écrivains, embauchent Emerence pour s’occuper de leur domicile. La vieille femme se révèle à la fois agaçante et aimante, dotée d’un fort caractère. Elle refuse d’ouvrir la porte de son logement à quiconque, y compris à son neveu…

J’ai entendu parler de ce roman dans un cadre professionnel et le résumé de l’ouvrage a attiré mon attention. Pourtant je connais très mal la littérature d’Europe de l’Est et j’ai l’habitude de lire presque exclusivement des romans contemporains.

Mais les critiques dithyrambiques ont achevé d’attiser ma curiosité et je me suis dit qu’un peu de changement ne ferait pas de mal ! Les premières pages énigmatiques m’ont quelque peu rebutée car j’avais du mal à suivre le style de l’auteur qui se laisse par moments aller à des élans lyriques pas toujours très compréhensibles pour le lecteur. Pourtant dès que le personnage d’Emerence a fait son apparition dans le roman, j’ai été captivée.

C’est un très beau portrait de femme forte que dresse Magda Szabó. Mystérieuse, étonnante, Emerence subjugue le lecteur autant que la narratrice. Lorsqu’elle raconte des éléments de sa vie, on se demande ce qui est réel et ce qui relève de la mythologie. En effet, la vieille femme semble avoir vécu mille vies, dont un bon nombre de tragédies, incluant la perte dramatique de ses jeunes frères et sœurs et des déceptions sentimentales. Personnage ambivalent, à la fois débordante d’affection et incroyablement dure, elle est aussi admirable qu’insupportable, ce qui donne lieu à des scènes parfois assez amusantes. Le rapport de la domestique avec le chien recueilli par la famille est en particulier l’occasion de passages savoureux, car l’animal n’a cure des convenances et se choisit pour maîtresse en titre Emerence.

Celle-ci fait fi des conventions, ce qui n’est pas toujours facile à accepter pour ses employeurs, qui appartiennent à la bourgeoisie intellectuelle. J’ai eu l’impression de retrouver une ambiance proche de celle des romans de Sandór Marai (et pas si loin non plus d’un Zweig) au fil de la lecture, tant dans les descriptions que dans les rapports humains. Prise en étau entre sa vision du monde et son affection pour Emerence, la narratrice va être peu à peu forcée de reconsidérer l’ordre des choses en fonction des prises de position différentes auxquelles elle se trouve confrontée : la religiosité, l’aménagement intérieur, la valeur du travail manuel, l’utilité de l’art sont autant de thèmes sur lesquels Emerence émet des avis très tranchés et qui semblent parfois originaux.

Si le récit prend la forme de l’hommage et du souvenir, le livre narre aussi un combat intérieur, celui d’une femme rongée par la culpabilité et qui se sent obligée de confesser ses fautes. Ainsi, dès le début, le lecteur est prévenu que la porte jalousement gardée par Emerence sera l’objet d’un terrible finale. Pourtant une forme de suspens perdure jusqu’au bout : qu’y a-t-il derrière la porte ?

Un roman intelligent et fin, qui démontre un grand talent d’analyse psychologique et de description, mais qui m’a plus impressionnée que touchée.

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