apresentVincent Delerm dresse dans ce sixième album studio un bilan poétique et intime, comme la musique d’un film intérieur qu’il nous invite à partager durant onze chansons. 

Sans vouloir verser dans le sentimentalisme, il est pour moi particulièrement émouvant d’évoquer cet album. Sans doute parce que si on devait résumer ce qu’est pour moi la musique, je parlerais de Vincent Delerm. Je venais d’avoir douze ans quand est sorti son premier album, j’avais l’âge d’être une groupie – et je l’étais d’ailleurs. Mais en découvrant les chansons de Vincent Delerm, je suis entrée de plain-pied dans ce qui allait beaucoup plus ressembler à mon rapport adulte avec la musique. Je n’ai jamais vraiment cherché à le rencontrer, même si cela m’intéresserait, au moins d’assister à un de ses concerts. J’ai écouté ses albums par cycles, y revenant toujours entre deux phases d’engouement fugace pour des artistes à la mode, j’ai joué ses chansons sur tous les pianos que j’ai eus sous les doigts, de celui de mon enfance, que je retrouve en vacances avec le songbook de son premier album, encore aujourd’hui, à celui du foyer où j’ai passé mes premières années d’études.

J’ai suivi toute sa carrière discographique, mais entre Les amants parallèles et moi, pour la première fois, la rencontre ne s’est jamais vraiment faite. Je l’ai écouté un peu mais sans éprouver l’habituelle résonnance. Alors cet À présent, je l’ai un peu appréhendé.

En découvrant le duo avec Benjamin Biolay (pour lequel je n’ai pas vraiment de sympathie par ailleurs), j’ai éprouvé une joie sans mélange. Tout y était, la subtilité des premières notes, la mélodie mélancolique sans excès et le texte ciselé doucement ironique. Plus étonnantes, ces cordes qui nous éloignent du piano-voix originel que j’ai tellement aimé. Mais l’orchestration semble tellement parfaitement pesée et mesurée pour coller à la chanson, l’envelopper et la cadencer, que je n’y trouverai rien à redire.

En découvrant le reste de l’album, bêtement dans la précipitation, je n’ai pas tout de suite perçu à quel point il était de ceux qui restent, auxquels on revient irrémédiablement. Il a fallu que « Dans le décor » imprime en moi sa mélodie pour que je m’autorise une écoute plus attentive et plus propice. Et là, j’ai été frappée par une impression de reconnaissance. Comme si j’entendais des versions inédites de titres déjà connus. Tout au long de l’album, j’ai eu le sentiment de retrouver des chansons des précédents albums, mais réécrites. Il m’a semblé que chaque titre ou presque était le verso plus intime d’un titre précédent. Comme si le musicien, pour faire une sorte de bilan, dévoilait une version plus personnelle d’une histoire précédemment racontée à la troisième personne. Ainsi des « Chanteurs sont tous les mêmes » qui m’évoque « Tous les acteurs s’appellent Terence » ou de « La dernière fois que je t’ai vu » qui me rappelle « Ambroise Paré ». Les textes se font moins anecdotiques, moins riches de références, plus en profondeur. Et paradoxalement, ces textes plus personnels sont mis en valeur par des orchestrations moins sobres, plus ouvertes, élargies à des cordes, des sonorités pop, et des chœurs féminins. On sent que le compositeur s’est frotté à l’exercice de la musique de film avec La vie très privée de Monsieur Sim car on se croirait dans la bande-originale d’un portrait intimiste, celui d’un homme qui s’avoue heureux, sans ostentation et non sans une certaine nostalgie.

Difficile de retenir un titre en particulier dans cet album dont chaque chanson semble l’écho d’un souvenir majeur. Le choix ne sera que purement subjectif mais j’ai particulièrement aimé l’atmosphère de « Dans le décor », et j’ai été bizarrement émue par le micro-trottoir « Êtes-vous heureux ? ». Il y a dans l’affirmation finale (« Oui, nous sommes jeunes et il fait beau ! ») quelque chose d’aussi efficace que dans les pages de Philippe Delerm pour nous rappeler notre chance d’être vivants.

Surtout, j’ai été extrêmement touchée par « Danser sur la table ». J’y ai vu passer des moments de ma vie, et des silhouettes de proches qui auraient pu prononcer ses paroles, un jour ou l’autre. Cette figure de la simplicité réservée, incapable de se donner en spectacle, de se mettre au centre, quitte à laisser passer des bonheurs qui s’offriront à d’autres, me rappelle la sublime chanson d’Anne Sylvestre, « Les Gens qui doutent », et attise ma sympathie profonde.

« Êtes-vous heureux ? » semble nous demander ce disque, avec son mélange subtil de sourire un peu mélancolique. Tant que nous pouvons l’écouter, qui pourrait répondre par la négative ?

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