treizeAlice, treize ans, part en vacances à la mer avec ses parents et sa grande sœur Marie, comme tous les étés. Mais cet été-là, tout sera différent. La mère des filles sombre dans la mélancolie, et leur père ne tarit pas d’éloge sur son nouveau collègue Paul…

Je vous le dis tout net : c’est un grand livre que ce petit roman. Un beau livre, aussi, au sens où Musset disait que « les chants désespérés sont les chants les plus beaux ».

Depuis sa sortie, il me faisait de l’œil, et encore plus depuis qu’il traînait sur mes étagères, mais entre-temps la rentrée littéraire est passée par là et j’ai reporté cette lecture. Alors bien sûr, elle n’était pas vraiment de saison, avec sa couverture ensoleillée et maritime, alors qu’on gèle à Paris depuis quelques jours. Mais tant pis, cela ne m’a pas empêchée de dévorer ce court récit.

D’emblée, le lecteur le sait : ces souvenirs d’adolescence ne sont pas simplement le fruit d’une rêverie nostalgique comme on en vit tous. Si Alice se rappelle cet été-là aussi précisément, c’est parce qu’il a été transpercé par le drame qui a changé sa vie à tout jamais.

Difficile dès lors de se laisser porter par l’insouciance d’une ambiance de vacances méditerranéennes dans les années 90, et pourtant. Aurore Bègue réussit à maintenir ce fragile équilibre entre la lumière et l’obscur, entre la grâce de ces adolescentes si pressées de devenir des femmes, éclaboussées de beauté juvénile et de soleil, et la conscience de l’horreur tapie dans l’ombre, ne demandant qu’à surgir au détour d’une page.

Tiraillée entre l’envie de faire durer le suspense, car tant qu’on ne l’a pas lu, écrit noir sur blanc, le drame n’existe pas, et celle de me précipiter sur les dernières pages pour, enfin, savoir, j’ai lu ce roman intense en retenant mon souffle. Mais cela ne m’a pas empêchée de sourire, souvent, aux réflexions de la sympathique Alice, à ses doutes de toute jeune fille, à ses rêves et à ses naïvetés. Tout lecteur, je pense, prendra son parti, et ne pourra qu’en vouloir à son entourage qui semble indigne de son caractère franc et passionné.

Car Alice n’a pas de chance, entre un père retranché devant son ordinateur pour fuir les troubles mentaux de sa femme, une mère cyclothymique et une sœur futile qui ne pense qu’à perdre sa virginité. Mais le regard tendre qu’elle pose sur eux les sauve, et leur confère tout de même un certain charme, et c’est ce qui à mon sens fait toute la force de ce texte. Alice est lumineuse, malgré ce qu’elle croit, se disant torturée et souffrant, adulte, d’une écrasante culpabilité. Elle projette sur son entourage l’aura de ses bons sentiments, leur prêtant sans doute plus de qualités qu’ils n’en ont.

Cette façon d’exagérer les bons côtés de ceux qu’elle apprécie se ressent particulièrement dans l’évocation de Paul, le nouvel ami de son père. Il n’est pas question de ce personnage dans le résumé du livre ; il tient pourtant un rôle capital dans l’histoire. Dès le début, je me suis méfiée de cet homme charmeur. Et s’il n’est pas présenté ainsi, c’est pour moi cela que le livre raconte : ce qu’il arrive des brebis lorsqu’on laisse entrer le loup dans la bergerie.

Plus j’approchais de la fin, plus j’avais envie de secouer Alice, de lui faire prendre conscience que ce n’est pas elle, la coupable, et qu’elle n’a rien à se reprocher. Si ce n’est d’avoir eu treize ans, et pas encore toutes les cartes en main pour dénouer l’écheveau tragique qui se tissait autour d’elle, cet été-là.

Ce livre sonne juste et vrai, et ce qu’il raconte est aussi crédible que triste. J’ai adoré la plume simple et sincère de l’auteur, et j’attends avec impatience son prochain roman !

Trois questions à… Aurore Bègue

J’ai contacté Aurore Bègue sur les réseaux sociaux, elle s’est prêtée au jeu de l’interview avec enthousiasme.

  • Pourquoi avoir choisi pour titre du roman l’âge d’Alice ? L’histoire aurait-elle pu se dérouler autrement si elle avait eu 12 ou 14 ans ?

Alors, disons déjà que treize ans me semblait être l’âge idéal pour expliquer cet entre deux et l’entrée véritable dans l’adolescence. C’est aussi un chiffre symbolique, ce qui n’est pas inintéressant, et c’est le premier titre qui m’est venu en tête, simplement.

Mon éditeur l’aimait bien, mais s’il m’avait proposé autre chose je n’aurais pas été fermée.

L’âge de 12 ans me paraîtrait un peu jeune pour cette histoire, et quatorze ans moins « intense », bizarrement.

  • Les deux sœurs Alice et Marie portent toutes deux des prénoms de 5 lettres aux voyelles communes, mais aux consonnes différentes. Était-ce une façon consciente de marquer à la fois leur proximité et l’opposition de leurs caractères ?

Ah, intéressant ! Malheureusement, je dois dire que non, je n’ai même pas pensé à ça !  J’aime beaucoup le prénom Alice, le clin d’œil à Alice au pays des merveilles, évidemment…et je cherchais un prénom plus simple, avec un côté un peu plus « sérieux » pour la sœur aînée. Marie m’est venu naturellement.

  • Le roman aborde plusieurs sujets délicats tels que la découverte de la sexualité, la maladie mentale ou le deuil. Lequel de ces thèmes est venu en premier et vous a donné envie d’écrire ce livre ?

À la base Treize était une nouvelle, et ensuite dans le développement du roman, ce qui m’intéressait c’était de raconter (notamment) un été de « premières fois », et donc de parler en effet de l’éveil à la sexualité, et du deuil. Les premières fois, les douleurs sont encore plus intenses, c’est intéressant à raconter. Pour le personnage de la mère, je ne la voyais pas aussi « malade » que ça quand j’ai commencé l’écriture, mais je me suis un peu laissée entrainer par le personnage je crois, et même maintenant – par exemple j’ai parfois lu dans des articles de blog sur Treize qu’elle était bipolaire et oui, ça y ressemble mais ce n’était pas une volonté consciente au début, et ce n’est pas clairement identifié pour moi dans le roman.

Un grand merci à Aurore Bègue pour ses réponses les plus rapides de l’histoire du blog !

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