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soyezimprudentslesenfantsAtanasia Bartolome s’ennuie à Uburuk durant toute son enfance. Solitaire, elle attend un enthousiasme qui lui fournira une raison de vivre, et le trouve à treize ans dans la toile d’un mystérieux peintre, Roberto Diaz Uribe.

J’avais hâte de lire le nouveau roman de Véronique Ovaldé en cette rentrée. D’elle, j’avais gardé le souvenir de l’étrangeté (Les hommes en général me plaisent beaucoup) et de l’atmosphère (Et mon cœur transparent). Très intriguée par ce récit de formation espagnol, je m’y suis plongée avec curiosité.

En suivant le parcours d’Atanasia depuis ses treize ans, l’auteur réinvente le roman de formation. En effet, si l’évolution du personnage est intéressante, la jeune fille est moins modelée par ce qu’elle vit ou ce qu’elle fait que par ce qu’elle apprend de l’histoire de ses ancêtres. Comme souvent dans les textes de Véronique Ovaldé, ce qui compte est avant tout le récit, la parole donnée : qui dit vrai ? que cache-t-on à demi-mots ? Car ce qui donne sens à l’existence de la jeune narratrice, ce n’est pas seulement la contemplation des toiles du peintre Diaz Uribe, c’est surtout le mystère à percer, le secret de famille à déterrer, la recherche de la vérité.

On aurait pu envisager la même histoire racontée sous la forme du roman à suspens, de la quête et de l’enquête. Mais ce qui domine ici n’est pas la solution de l’énigme, plutôt le chemin pour y parvenir, fait de rencontres improbables, de récits enchâssés et de réflexions existentielles. Le tout servi par le ton inimitable de la jeune narratrice, qui donne toute sa saveur au récit. J’avais trouvé que la force de Et mon cœur transparent tenait dans son atmosphère, cette fois-ci c’est la voix d’Atanasia qui confère son identité au livre. Une voix juvénile parfois attendrissante, parfois agaçante, maniant l’humour et l’auto-dérision mais aussi exaltée comme le sont les adolescents. Atanasia ne fait pas dans le sentiment (un roman sans histoire d’amour à proprement parler, ce n’est pas si courant !), elle est une observatrice avisée et une très bonne conteuse. Décidée à tenir à distance ses émotions, en particulier la mélancolie héréditaire qui causa le malheur de nombre de membres de la dynastie Bartolome, la jeune fille a développé un subterfuge qui ne manquera pas de faire sourire le lecteur : raconter sa vie à la troisième personne et la découper en séquences filmées par un caméraman imaginaire.

Avec habileté, Véronique Ovaldé maintient le cap d’une narration tout en légèreté quand bien même les circonstances seraient dramatiques (et elles le sont en fait souvent chez les Bartolome). Ce qui n’empêche pas le souci de la vraisemblance et du détail dans l’évocation de périodes historiques souvent passées sous silence : l’Espagne franquiste, les dérives de la domination ecclésiastique au XVIIe siècle, la colonisation du Congo… Le lecteur se prend à remonter avec fascination cet arbre généalogique imaginaire, et s’attache peu à peu à la dernière représentante de la famille, qui, comme le Maxwell Sim de Jonathan Coe, semble gagner en consistance au fur et à mesure des récits qui retracent son héritage.

Un livre dense, original et inspiré, pour une romancière qui s’affirme une fois de plus comme une valeur sûre en cette rentrée littéraire.

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