divinesPour échapper à un quotidien fait de galère entre lycée et bidonville, Dounia entraîne sa copine Maïmouna dans un plan : travailler pour Rebecca, la reine de la drogue dans la cité. L’occasion de prouver son audace et de gagner beaucoup d’argent…

Je n’avais pas l’intention d’aller voir en salles la Caméra d’Or 2016, jusqu’à ce que je découvre sa bande-annonce. J’ai été saisie par la drôlerie et le culot de certaines répliques, par la force des émotions qui se dégageaient des jeunes actrices. Et alors que septembre regorge de films qui me font envie (notamment le nouveau Lioret), c’est finalement Divines que je suis allée voir en premier.

Et je ne regrette pas. Étrillé par les Cahiers du cinéma (qui ont par contre encensé Toni Erdmann, je comprends de moins en moins la critique institutionnelle), le film ne mérite pas cet acharnement. Je soupçonne un certain parti-pris contre la réalisatrice Houda Benyamina et l’actrice principale Oulaya Amamra, leur verve et leur ambition. Que leur reproche-t-on exactement ? D’être des femmes, de faire fi des conventions, de venir de banlieue ou de ne pas donner dans la fausse modestie ? Certes, je n’ai pas vu toutes leurs interventions médiatiques, et je n’ai pas vraiment envie de creuser de ce côté-là. Car je trouve que le film se suffit à lui-même, que son contenu est digne d’intérêt indépendamment de tout le reste. Après tout on m’avait bien dit de faire abstraction de Kechiche et de Léa Seydoux (que je n’ai jamais pu supporter) pour voir La Vie d’Adèle.

On a dit que Divines était un « film de banlieue » à l’instar de La Haine et c’est vrai. De tours immenses en bidonvilles crasseux, d’un lycée morne où on apprend aux jeunes qu’il ne faut pas trop rêver à une salle de prière dont l’arrière fait office de planque pour les dealers, le film nous implante dans une réalité, celle de lieux qui incitent à la révolte, à l’envie de fuir, par tous les moyens. En roulant en décapotable sur les Champs-Élysées, Dounia et Maïmouna le percevront, il y a bien une différence de décor fondamentale qui reflète un fossé social qu’une seule chose semble pouvoir combler : l’argent. Car c’est surtout dans la mise en évidence de la fascination de ces jeunes pour le « dieu Argent » que le film est important. Il nous aide à comprendre, aujourd’hui, comment des adolescents peuvent basculer dans la délinquance, l’illégalité ou tout autre travers qui nous dépasse, nous qui vivons dans des conditions de confort qui nous semblent banales. Quand on n’a rien et qu’on n’a jamais rien eu, on n’espère pas les miettes que les institutions (à l’image de la professeur de Dounia) consentent à nous proposer. On veut tout, pour prendre sa revanche, pour prouver sa valeur, pour clamer au monde qu’on n’est pas des sous-individus et qu’on a le droit au respect et à la dignité. Et la dignité, quand on vit dans un amas de tôle avec une mère alcoolique et sans connaître son père, on ne la voit que dans le reflet d’une Mini rutilante où siège la dealeuse la plus puissante du quartier.

Rouler sur l’or et avoir du pouvoir, tels sont les rêves de Dounia, qui est bien le produit de l’univers dans lequel elle vit, mais qui porte aussi en elle des sentiments universels. D’abord, l’amitié indéfectible qui la lie à Maïmouna, complice de toutes les bêtises, de tous les délires et de tous les doutes. Ces deux-là s’aiment comme des sœurs et forment un bel exemple de la puissance des amitiés fusionnelles de jeunesse. On rit de leurs frasques, on s’émeut de la tendresse qu’elles se témoignent, et bien sûr, on leur souhaite un avenir meilleur. Dounia révèle aussi une part sentimentale dans sa relation à sa mère, qu’elle exhorte et accuse de tous ses maux, mais qu’elle couvre de cadeaux dès qu’elle en a les moyens. Surtout, le film doit ses plus beaux instants de grâce à l’attrait qu’exerce la danse sur la jeune fille, par le biais des entraînements chorégraphiés du vigile du supermarché. Un homme qui danse, c’est d’abord le sujet de moqueries ouvertes, mais aussi la découverte d’une autre façon de s’incarner, de se mouvoir dans la sensualité plus que dans la violence. Tiraillée entre Djigui et Rebecca, entre la tentation du désir et celle de la richesse, Dounia erre sans personne pour la guider, mais vit tout avec l’intensité que lui confère son épatante interprète.

Je ne dévoilerai pas la fin du film, mais il me faut prévenir les âmes sensibles de la violence, physique et psychologique, de certaines scènes. Divines est un film choc, qui frappe et qui caresse comme le prône Rebecca. Un film cru et mystique, drôle et tragique, qui balance ses interrogations mais n’apporte pas de réponse toute faite. À voir absolument, mais en sachant qu’on en ressortira sonné.

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