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thegirlsC’est l’été et Evie, 14 ans, s’ennuie ferme. Après une dispute avec sa meilleure amie, elle repère de drôles de filles dépenaillées qui la fascinent. Elle n’a alors qu’une idée : faire partie de leur bande et se rapprocher de la mystérieuse Suzanne…

Une fois n’est pas coutume j’ai fait un petit détour du côté de la littérature américaine en cette rentrée avec The Girls d’Emma Cline, qui m’a été proposé par l’agence Anne et Arnaud que je remercie une fois encore pour leurs suggestions.

Ce premier roman est, comme le dit Richard Ford sur le bandeau, magistral. Peut-être la traduction de Jean Esch contribue-t-elle à l’effet de grande maîtrise que j’ai ressenti à la lecture, mais on ne peut nier que la jeune Emma Cline a su tenir de bout en bout une architecture romanesque pourtant pas si simple, cumulant schéma en trois parties et superposition des époques.

Ce texte m’intéressait à cause de son thème bien particulier (que l’on retrouve à peu de choses près en cette rentrée dans le California Girls de Simon Liberati, qui me faisait moins envie car moins romancé, semble-t-il). En effet, Evie se laisse attirer par les membres d’une sorte de secte, un groupe de hippies vivant en communauté dans un ranch, dirigé par Russell, gourou crasseux et charismatique qui profite de son influence pour mettre toutes les jeunes filles dans son lit.

Sur un sujet dur et glauque, l’auteur réussit à emporter l’adhésion, la mienne en tout cas. On comprend rapidement que l’histoire a mal tourné, mais peut-être par curiosité malsaine, j’avais envie d’en savoir plus, de disséquer l’engrenage, de décrypter la psychologie de ces jeunes filles perdues. Je me suis aussi attachée à Evie, adolescente décrite avec justesse, rentrant dans les clichés et les détournant au fil des pages avec aisance, ce qui donne au lecteur un sentiment puissant de réalité.

C’est sans doute ce que j’ai préféré dans le roman, ce réalisme psychologique, la finesse des descriptions des sensations et des sentiments qui s’emparent d’Evie, ces états mêlés que tous les adolescents ont connu, entre désir de plaire et crainte des conséquences, fanfaronnade et besoin de reconnaissance. Jusque dans les scènes les plus délicates, qu’il s’agisse de violence ou de sexe, Emma Cline trouve l’angle juste, le bon dosage qui permet au lecteur d’être révulsé sans pour autant lâcher le livre.

Sans en avoir l’air, c’est aussi un roman d’amour comme on en fait peu, sur la fougue de la jeunesse, la passion qui n’attend qu’un objet sur lequel se fixer. Pour Evie, ç’aurait pu être Peter, le frère de son amie d’enfance, mais ce sera finalement Suzanne, et il y a dans l’aveu sans fard de cet amour dévorant quelque chose de beau, car pas une fois la question de la nature du sentiment ou du genre n’est posée, comme si peu importait que Suzanne soit vue comme une amie, une grande sœur, une amante ou un modèle.

Surtout, je trouve que ce roman se prêterait merveilleusement à une adaptation cinématographique, dans une atmosphère lumineuse et inquiétante. Il paraît que les droits ont été acquis, j’espère que le film sera à la hauteur de ce livre impressionnant.

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