justeavantFanny est jeune, pleine de vie. Granny est vieille, la sienne va bientôt cesser. Assise auprès de son arrière-grand-mère pour ses derniers instants, c’est comme si Fanny recueillait le témoignage de la vie de son aïeule…

Lu d’une traite par un dimanche ensommeillé, ce court texte du genre inclassable m’a rappelé une lecture marquante, Le Scaphandre et le papillon de Jean-Dominique Bauby. La proximité avec la mort a de quoi effrayer et troubler à première vue le lecteur, qui serait tenté de se détourner de l’ouvrage. Pourtant, le sentiment que l’on conserve à la fin du livre n’est pas celui de l’horreur mais d’une « gaieté étrange », selon les mots de Daniel Pennac.

Ce récit à deux voix, difficile de le définir. J’ai cru d’abord à un roman, bien documenté, retraçant la vie d’une famille uniquement féminine sur quatre générations. Il m’aura fallu arriver presque jusqu’à la fin pour comprendre que la narratrice venue rendre visite à son aïeule était la même Fanny que le nom d’auteur écrit sur la couverture. Aussitôt ma perception s’est modifiée. Il n’est plus question ici d’admirer la précision des renseignements fournis sur l’époque de l’après-guerre. Ce qui m’interpelle, c’est cette façon de faire parler une morte, et une morte aussi proche. J’ai du mal à mesurer l’amour et le courage nécessaires à la restitution des dernières pensées supposées de quelqu’un que l’on a aimé.

On pourrait croire qu’il n’y a là qu’un voyeurisme malsain. Mais non, ce qui aurait pu déranger ne nous laisse qu’une impression de douceur, et ce grâce à l’écriture particulière de Fanny Saintenoy. Un langage simple, sans fioritures, mais empli d’expressions orales, légères et amusantes, comme autant de traces d’une vie pas encore éteinte. La voix de la jeune narratrice – la sienne donc, n’a pas peur de la franchise : « Je suis vraiment dans une panade globale, Granny, finalement cette visite funèbre me fera une pause dans ma tornade d’emmerdements. » Pas d’apitoiement, pas de larmes malvenues, juste une interrogation. Que faire à l’heure où la mort arrive ? Comment se comporter ?

Les souvenirs qui remontent à la surface croisent ceux de l’arrière-grand-mère comateuse dont l’esprit est pourtant bien alerte. Malgré son grand âge et son état, la restitution des pensées de « Granny » lui rend toute la verve que devait avoir de son vivant ce personnage haut en couleurs. À travers le flot de sa mémoire tourbillonnent des lieux enchantés, la petite impasse du début de sa vie de couple, le château HLM, le jardin dans lequel son arrière-petite-fille aimait tant lire, la plage des vacances entre filles, robes à pois et lunettes de soleil incluses. Autant de détails qui rendent extrêmement vivant ce récit singulier, parfois un peu embrouillé car restitué dans le désordre.

Mais c’est surtout toute une galerie de femmes qui se dessinent. Juliette et ses pieds mutilés par le gel, sa fille Jacqueline la discrète, sa petite-fille Martine trop gâtée, son arrière-petite-fille Fanny et sa passion dévorante des livres et des voyages, et jusqu’à la petite Milena, fille de Fanny et de son « futur-ex-mari » indien. Et, virevoltant autour de cette famille soudée, les copines : la grosse Frida, Micheline et son accent parigot, la petite Claire qui râlait quand on commentait les films. On rit beaucoup de certaines anecdotes, on se dit aussi que la vie n’a pas épargné ces femmes de caractère, qui se sont toujours battues pour leur liberté. Une liberté qui ne laisse pas de place aux hommes, ou alors seulement de passage, comme des silhouettes dont on reconstruit la légende pour ne pas avouer qu’au fond, on est sans doute mieux sans eux.

Un récit délicat, tendre et drôle, portrait croisé de deux femmes liées par l’amour et le sang, qui laisse en bouche une soif de vie intense.

 

Publicités