CVT_Complexe-dEden-Bellwether-le_6947Oscar Lowe, aide-soignant dans une maison de retraite de Cambridge, est attiré un soir par un air d’orgue s’échappant d’une église. Il fait ainsi la connaissance d’Eden Bellwether, organiste surdoué, et de sa sœur, la jolie Iris…

Ce roman est la preuve qu’il faut savoir être ouvert d’esprit pour savourer des moments de lecture intenses et captivants. En effet, c’est ma première lecture de la maison Zulma. Habituée à lire du français et des textes courts, j’ai dû dépasser une barrière mentale pour lire ce roman traduit de l’anglais de près de 500 pages. À la sortie du roman, pour la rentrée littéraire 2014, je n’avais pas franchi le pas, malgré un résumé qui éveillait ma curiosité. Je dois donc remercier mademoiselle Charlitdeslivres pour sa critique qui m’a convaincue que je devais me lancer dans cette lecture séance tenante.

Certes, je n’ai sans doute pas pu en profiter dans les meilleures conditions qui soient car j’ai dû étaler ma lecture sur plusieurs semaines, alors que je n’avais qu’une envie : tout dévorer d’un coup ! Ce livre est très, très impressionnant pour un premier roman. Moi qui aime beaucoup découvrir de nouveaux auteurs, j’ai l’habitude de voir des faiblesses dans les textes de jeunesse, de repérer des points qui pourront être améliorés dans les écrits futurs. Mais Benjamin Wood est très difficile à prendre en défaut dans ce premier livre absolument magistral.

Dès les premières pages, la construction du récit se révèle terriblement intelligente et addictive : le lecteur est prévenu, l’histoire va virer au drame et des morts seront à déplorer. Mais qui, comment, pourquoi ? Il faudra attendre d’avoir passé les 450 premières pages pour le savoir. Le récit est ensuite divisé en trois parties : les Premiers jours relatent l’acceptation progressive d’Oscar dans le petit groupe d’amis des Bellwether, les Derniers jours mettent en place le plan qui va conduire au désastre, et les Jours à venir décrivent les conséquences sur la vie des protagonistes. À cette construction chapitrée claire et efficace se mêle un extraordinaire travail documentaire afin de donner corps aux personnages du récit et à leurs théories.

Car l’auteur s’est ajouté une difficulté indéniable : non seulement le roman comporte un assez grand nombre de personnages cruciaux, mais en plus, ceux-ci sont tous des intellectuels dont les joutes verbales et les débats théoriques émaillent le récit. Au cœur des réflexions, le fameux « complexe » d’Eden Bellwether : s’agit-il d’une intelligence hors normes doublé d’un goût pour la mise en scène ? D’une foi trop profonde en une théorie sur les pouvoirs de la musique ? D’un don surnaturel ? Ou d’une folie dangereuse ?

On pourrait s’attendre à s’ennuyer ou à se perdre auprès de ces personnages brillants, et pourtant ce n’est jamais le cas. L’auteur (et son traducteur Renaud Morin dont je salue le travail exemplaire) parvient à rendre vivant et intrigant son récit, même lorsque le sujet se complique. L’atmosphère est extrêmement réaliste et dense, tantôt angoissante, tantôt spirituelle, tantôt romantique, de sorte que le lecteur est totalement plongé dans le quotidien d’Oscar et de sa bande. Surtout, la grande force du récit est de prendre le lecteur au piège : en dépit de la fin annoncée, celui-ci ne peut résister au charme puissant des personnages et s’attache malgré lui à leur destin. Comme Herbert Crest, ce vieux spécialiste de l’âme humaine qui ne peut éradiquer le fol espoir de survivre à son cancer incurable, nous nous laissons bercer par l’idée que, peut-être, les victimes ne soient pas celles auxquelles on aurait d’abord songé, ou bien que par un retournement de situation subit, la fin ne soit finalement pas tragique.

Ce mélange des genres on ne peut plus réussi mêlant analyse psychologique, suspense et atmosphère m’a fait penser à Gone girl que j’avais absolument adoré. Forcément, on aimerait voir une adaptation cinématographique, même si le risque de perdre en finesse et en densité est aussi présent que pour le roman de Gillian Flynn.

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