Mots-clés

ressourcesinhumainesElle a vingt-deux ans et se sent vide d’envie et d’ambition. En décrochant un stage dans un hypermarché, elle découvre un monde hiérarchisé et cruel où elle va se faire une place, par un mélange de candeur et d’absence d’éthique assumé…

Souvenez-vous, lors du Ray’s Day 2015, je dressais la liste des titres de la rentrée littéraire de septembre qui me faisaient envie. Je n’ai hélas pas encore fini de rattraper toutes ces lectures, mais j’avance peu à peu dans ma wishlist.

Au sein de celle-ci, Ressources inhumaines me séduisait par son titre bien trouvé et son sujet, qui m’évoque de récentes réussites cinématographiques comme La Loi du marché ou Discount. Le point commun entre ces trois œuvres, le monde de l’hypermarché, sa hiérarchie, ses jalousies, la dureté du travail et l’omerta qui peuvent y régner. Mais alors que les deux films mettaient davantage en lumière les caissières et magasiniers, le roman de Frédéric Viguier s’attache au destin d’une jeune stagiaire, sans prénom et sans identité, voire sans personnalité, qui devient rapidement chef de rayon.

J’ai beaucoup aimé que cette non-héroïne n’ait pas de prénom, de même que d’autres personnages clés du récit. Cela renforce l’impression mécanique qu’elle dégage. Si vous aimez les personnages attachants, passez votre chemin : on pourrait vite détester cette arriviste sans scrupules. Et pourtant, le tour de force de l’auteur est de nous intéresser au destin de cette jeune femme, de nous intriguer suffisamment pour qu’on veuille savoir comment tout cela va finir.

Le récit est divisé en deux parties, qui constituent les deux phases de la vie professionnelle de cette femme : la première nous révèle les dessous de son ascension fulgurante (à base d’éviction des adversaires et de promotion canapé), alors que la seconde la retrouve vingt ans plus tard, accrochée à son poste de chef de secteur comme une moule à son rocher, ayant laissé passer sa vie à tenter de faire illusion. Car plus que la société de consommation, c’est l’omniprésence de la représentation que dénonce Frédéric Viguier. Cet ancien commercial sait bien de quoi il parle, et son roman sent le vrai de bout en bout. On imagine très bien qu’il en existe des tas, des jeunes gens un peu vains qui se coulent dans le moule parce qu’ils ont compris ce qu’il fallait faire pour plaire. Même pas désireuse de dominer les autres, la jeune femme du livre ne rêve que d’une chose, être acceptée par ses supérieurs, pour se sentir exister dans leur regard et leur odeur de pouvoir.

Mais celle qui se décrit comme une poche à remplir n’a pas compris que ce n’est pas l’idée que les autres se font de nous qui comble le vide, mais plutôt ce qui peut naître d’échanges humains réels et sincères. Et quand cette possibilité d’ouverture et de franchise lui est offerte sous la forme d’un jeune stagiaire, réellement motivé par son poste et peu soucieux de son image, c’est tout ce qu’elle a construit qui vacille dans la tentation d’une aventure inédite.

Pour un premier roman, Frédéric Viguier maîtrise à la fois son style et son sujet. Sans doute parce qu’il a déjà manié l’écriture au théâtre (ce qui oblige à produire des dialogues léchés, qualité qui fait parfois défaut aux romanciers) et qu’il écrit sur un univers qu’il connaît bien. Le résultat est un récit sans concessions, addictif parce que cynique et d’une étrange séduction.

Publicités