surunemajeurepartieFranck revient avec sa famille dans le village rural où ses parents possédaient autrefois une maison de vacances. En demandant des nouvelles de Quentin, avec qui, enfant, il aimait explorer la forêt, il apprend que le fils du garde-chasse a fait de la prison…

Après un recueil de nouvelles brillant (Autorisation de pratiquer la course à pied), Franck Courtès avait été remarqué pour un premier roman intimiste et pudique (Toute ressemblance avec le père) mettant en lumière le parcours d’un fils qui doit se détacher de l’image du père disparu pour devenir adulte. Il revient avec un deuxième roman à la fois fidèle à son univers et très différent.

J’ai retrouvé dans ce livre ce que j’avais déjà apprécié chez cet auteur : des personnages forts, attachants, profonds, un peu perdus dans la vie et dont on a vraiment envie de savoir ce qu’ils vont devenir, Quentin en tête. En se faisant lui-même personnage de son livre, l’auteur crée un très fort sentiment de vraisemblance. Il se mêle à ses personnages fictifs dans des jeux d’enfants qui donnent, par contraste, toute leur puissance aux scènes bien moins innocentes de l’adolescence de Quentin, de son frère et de leur ennemi Gary. Le lecteur se fait alors happer par une histoire qui pourrait tout à fait avoir eu lieu. C’est en quelque sorte le premier niveau de lecture de ce livre, l’histoire d’un jeune homme attaché à la campagne, à ses valeurs, et qui tente de protéger son entourage à tout prix.

Mais au-delà de ce destin individuel, croisé à celui de Gary, jeune homme sans scrupules dont la violence m’a fait penser à Orange mécanique, l’auteur déploie un aspect plus social et engagé. Des chapitres intercalés entre l’histoire des deux jeunes garçons permettent à l’auteur de développer ses souvenirs de la campagne de son enfance, en les confrontant à la réalité de ce qu’est devenu Mortcerf aujourd’hui. Et le constat est sans appel : polluée par l’industrialisation et l’agriculture intensive, enlisée dans des quartiers résidentiels bétonnés aux allures de banlieue, noyée sous la drogue et l’envie d’ailleurs, la campagne où il faisait bon venir s’épanouir pour le petit Parisien qu’il était a totalement disparue. J’ai aimé la franchise et la détermination de l’auteur, qui n’a pas peur d’accuser une société de consommation où le touriste est roi. La télévision et les modèles qu’elle diffuse ont contribué à détacher les hommes de leur terre nourricière au point de la mépriser, à leur faire haïr la pluie pourtant nécessaire à la croissance de la végétation. Finis la sagesse populaire et le bon sens paysan incarnés par le touchant Tikiti, ouvrier agricole philosophe à ses heures, à la tendresse silencieuse et aux réparties qui font mouche (« Les lois de la nature, patron. Elles sont violées partout, ça ne va pas. Si c’était celle des hommes, vous seriez tous en tôle. »). Ses considérations sensées et directes se mêlent aux images et aux élans plus lyriques de l’auteur pour former un hymne à la campagne disparue, celle où l’on vivait au rythme des éléments naturels sans autre ambition que de nourrir sa famille de ses mains.

On dit souvent que le deuxième roman est le plus difficile, car il faut réussir à transformer l’essai du premier, qui a toujours quelque chose de miraculeux. Avec Sur une majeure partie de la France (sélectionné pour le prix Orange du livre 2016), Franck Courtès ose un livre à la fois narratif, contemplatif et virulent, et gagne ses galons d’écrivain engagé.

Trois questions à… Franck Courtès

Franck Courtès est un habitué du blog puisque je l’avais déjà interrogé sur Autorisation de pratiquer la course à pied. Il a une fois encore accepté de répondre à mes questions.

  •  Vous m’aviez expliqué lors de notre précédente interview que vous aimiez « jouer avec le réel ». Dans ce roman, vous vous mettez vous-même en scène comme l’un des personnages du récit. Vous considérer vous-même comme personnage, était-ce une expérience particulière ? Qu’en retirez-vous ?

Me mettre en scène n’est qu’une autre façon de pratiquer l’auto-portrait. J’en faisais déjà quand j’étais photographe. C’est peut-être la question de l’absence de pudeur qui interpelle. Comment et pourquoi oser livrer sa vie en pâture ? Ce n’est certainement pas pour me grandir, parce qu’en pillant ainsi mon intimité, j’ai bien davantage l’impression de me dépouiller, d’offrir des parties de moi. À vrai dire, quand un lecteur me surprend en me rappelant qu’il sait des choses sur moi, sur le coup, ça me déstabilise un peu, mais très vite, je m’en moque. « Je » ne compte pas tant que ça. Ce que je raconte est plus important que ce que je suis. Je suis ma matière première, mon outil, un sujet au service de mon livre. Écrire, c’est l’idée d’un idéal. Que l’on parle d’un personnage imaginaire ou de soi n’a pas d’importance.

  • En dépit d’un style parfois contemplatif, vos romans abordent aussi une certaine violence, et c’est d’autant plus vrai dans celui-ci (agressions, viols, meurtre…). Comment dosez-vous ces deux extrêmes ? Quel aspect vous est le plus naturel à écrire ?

Je suis un garçon, c’est très masculin cette violence et cette contemplation mélangée. Pour sortir la nuit dans un grand bois écouter les sangliers et les chevreuils, dans la pluie, le froid, j’exagère à peine, il faut se faire violence et pourtant, c’est très contemplatif. Je veux dire, on peut être contemplatif et actif. Quand je tombe sur un grand feu après le passage des bucherons, je reste une demi-heure en contemplation devant sa beauté, mais immanquablement à la fin je me mets au défi de sauter par dessus à m’en faire griller les sourcils. Mon roman se situe à la campagne, c’est un lieu d’équilibre entre violence et contemplation. Dans le roman, cela procure une parfaite bascule de l’une à l’autre. Ça crée un effet de surprise. Cela dit, il est plus difficile, assis à son bureau d’évoquer l’atmosphère de la violence que celle de la contemplation.

  • Ce livre aborde un domaine moins intime mais beaucoup plus engagé, voire politique, que le premier : l’évolution des campagnes influencée par le mode de vie de la banlieue et l’industrialisation. Aujourd’hui que « le mal est fait », quelles seraient selon vous les solutions pour remédier au mal-être des humains et de la planète ?

Plus politique ? Pourquoi les gros mots ? J’ai soigneusement évité de parler d’écologie, vous remarquerez, pas une fois le lexique écologiste n’est utilisé, pourtant, de début à la fin, il en est question. Le mal qui gangrène la campagne n’est pas qu’un problème de méthode de culture, loin de là. Je voulais démontrer que le mal qui a été fait et qui est encore fait à nos paysages et à nos enfants ruraux est un problème de fond, la victoire d’un esprit matérialiste, consumériste, médiocre, une vision touristique du monde, un incroyable désamour de ce qui fait l’esprit des lieux, de la matière qui compose nos sols, d’une spiritualité confisquée, en berne, et d’un manque inconcevable de raison. Les religions sont grotesques, elles gâchent dieu.

C’est, avec la beauté, la vérité des choses qui disparait sous nos yeux. J’ai longtemps cru que le génie humain nous sortirait de toutes ces impasses, mais aujourd’hui, les initiatives positives et sensées restent trop minoritaires, je ne sais pas s’il existera encore une campagne dans le futur. L’idée même de beauté a quitté tellement d’esprits, comment le paysage y échapperait-il ? Un seule solution : s’opposer individuellement à la médiocrité dès qu’on l’aperçoit. Expliquer aux enfants, transmettre. Et surtout les laisser monter aux arbres. Pour un qui se sera cassé la figure, neuf auront vu l’horizon.

Un grand merci à Franck Courtès pour ses réponses et sa gentillesse.

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