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lesgensdanslenveloppeEn 2012, l’auteur achète sur Internet une enveloppe contenant 250 photos d’une famille inconnue. Elle décide d’imaginer la vie de ces gens dans un roman, et de partir à leur recherche. Elle en parle à un ami compositeur qui lui propose de réaliser la bande-son du livre…

Dans une rentrée 2015 qui ne m’enthousiasmait pas outre mesure, Les Gens dans l’enveloppe faisait partie des exceptions que j’attendais avec impatience. La première fois qu’on m’a parlé de ce projet, j’ai dû répéter trois fois « c’est un roman ? et une enquête ? et un album ? ». Oui, Les Gens dans l’enveloppe, c’est tout cela à la fois.

J’ai reçu le livre-disque à Noël. En ouvrant ce cadeau très attendu, je me sentais presque obligée de l’aimer. Souvent, les livres dont on attend le plus sont ceux qui nous déçoivent irrémédiablement. Parfois, la surprise est à la hauteur de nos attentes.

Je n’ai pas été très originale avec cet ovni, je l’avoue, je l’ai utilisé dans l’ordre des pages. J’avais tout de même d’abord fureté du côté du mode d’emploi du disque afin de savoir s’il était censé s’écouter avant, pendant ou après la lecture. J’ai finalement décidé de le garder pour la fin, pour ne pas risquer de me gâcher le suspens.

C’est donc dans le roman d’Isabelle Monnin que je me suis rapidement plongée. Divisé lui-même en trois parties et un épilogue, chacun portant la voix d’un narrateur différent, le livre déploie l’histoire d’une famille sur trois générations. D’abord, Laurence, la petite fille dont le visage nous frappe dès la couverture. L’auteur en fait une enfant solitaire, sauvage, recluse dans le vide laissé par sa mère envolée pour l’Argentine. On l’abandonne à l’orée de l’âge adulte pour découvrir le parcours de sa mère, coupable d’avoir cédé à un amour plus grand que son devoir familial. Enfin, c’est Simone, la grand-mère, qui révèle les tenants et les aboutissants d’une histoire familiale fondée sur des femmes à la fois fortes et fragiles qui ont parfois préféré faire souffrir que trahir leurs espoirs et leurs secrets. Au milieu de ses trois femmes, il y a Serge, le père de Laurence, un homme simple et taiseux, brisé par l’abandon. Tout de suite, j’ai aimé ces personnages pleins de failles, comme vallonnés par leurs blessures et leurs caractères, tout sauf lisses. J’ai adhéré à l’écriture d’Isabelle Monnin, sensible et franche, s’essayant parfois à la poésie, maniant souvent l’art de la formule, mais jamais pour ne rien dire.

La deuxième partie, qui s’ouvre sur quelques photographies de la famille, nommée « les M. » dans la suite du récit, narre l’histoire de l’écriture. Présentée sous la forme d’un journal de bord de l’auteur, elle démarre avec la découverte – on aimerait dire « la rencontre » – de l’enveloppe, puis suit les doutes qui accompagnent la rédaction du roman et le début de la quête. De coïncidences troublantes en révélations surprenantes, le récit se lit comme un roman à suspens. Isabelle va-t-elle retrouver tous les protagonistes ? Comment vont-ils réagir à sa démarche ? Que vont-ils lui révéler de leur histoire ? On découvre peu à peu que la vérité n’a rien à envier à la fiction : moins exotique peut-être, elle n’en est pas moins remplie d’émotions et d’événements. Pressée de savoir le fin mot de la réalité, j’ai eu bien du mal à lâcher le livre dans cette partie, dont j’avais pourtant craint qu’elle m’embarque moins que le roman. Mais l’auteur sait nous faire vivre cette aventure humaine hors du commun à ses côtés et nous inclure dans ce qui n’aurait pu rester qu’une histoire plutôt intime.

Enfin l’album d’Alex Beaupain a naturellement trouvé son rôle dans l’ensemble de l’œuvre : celui d’entretenir, jusqu’au bout, le chassé-croisé entre personnages réels et imaginaires. À entendre les Gens reprendre avec brio des titres bien connus, et la fragilité des voix des chanteuses et comédiennes (Camélia Jordana, avec qui Alex Beaupain avait déjà partagé « Avant la haine », Clotilde Hesme et Françoise Fabian) sur les inédits, on ne sait plus qui est professionnel ou pas, qui incarne un personnage autre que soi. Les orchestrations sont très réussies, les textes en harmonie avec le roman. Certains titres, comme « Mon Cher » ou la reprise de la « Chanson d’Émilie et du grand oiseau », m’ont profondément émue. D’autres, tels que « Couper les virages », sont plus entraînants. Cette chanson m’a fait penser à « Au départ ». On y trouve une structure similaire où les répétitions sont porteuses d’un espoir fou, celui des débuts d’histoires d’amour mais aussi du renouveau politique du tournant des années 80.

En narrateur de ce disque qui s’écoute comme un film sans images, Alex Beaupain, dont la voix se prête merveilleusement à raconter des histoires, a l’élégance de présenter chaque personnage sans se mettre en avant.

C’est ainsi que l’album permet au lecteur encore chamboulé par le livre de sortir tout en douceur de l’enveloppe et de quitter les Gens, réels et imaginaires, auxquels il se sera forcément attaché.

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