Mots-clefs

CVT_La-logique-de-lamanite_2101Depuis son château en Corrèze, le vieux Nikonor retrace sa vie et rédige ses souvenirs, pressé par une menace grandissante : la réapparition de sa jumelle Anastasie, avec laquelle il ne s’est jamais entendu.

Si vous présentez une allergie profonde aux champignons, passez votre chemin. Rarement ouvrage romanesque a laissé si grande place à un domaine d’érudition aussi précis que celui-là. Comme son père avant lui, le narrateur de ce roman sous forme de mémoires a voué sa vie à ces spécimens végétaux, non pas en tant que mets comestibles mais comme objets d’études scientifiques et esthétiques. Que le lecteur ne prenne pas peur : certes, Nikonor fait preuve d’érudition et de précision lorsqu’il s’agit d’évoquer sa passion. Cependant, si certaines terminologies latines et descriptions lyriques peuvent égarer le novice, le narrateur finit toujours par retomber sur ses pieds et continuer son récit. Il faut simplement un peu de patience et d’acharnement pour dépasser les précisions mycologiques les plus ardues afin d’accéder à la suite des événements. Au fond, Catherine Dousteyssier-Khoze a composé son ouvrage de main de maître : la quête du sens et la résolution de l’énigme Nikonor s’apparentent à la recherche de cèpes au fond d’une forêt (d’épicéas, surtout pas de douglas, malheureux béotien !). Patience donc, et attention, seront les qualités premières du digne lecteur des mémoires de Nikonor.

Même s’il ne s’agit pas là d’une lecture facile à mettre entre toutes les mains, les amateurs de grande littérature trouveront certainement leur compte dans cet ouvrage incongru et raffiné comme une pêche ridée. Car outre les champignons, le vieil érudit déploie des réflexions littéraires aussi discutables qu’intéressantes. Qu’il s’imagine Baudelaire en poète de la nature américaine ou fasse l’éloge de Houellebecq, ce personnage marquant n’est jamais là où le lecteur l’attend. Son style littéraire ponctué d’un franglais snob et savoureux est sans doute l’une des plus grandes richesses de l’ouvrage.

Hormis les digressions érudites qui peuplent le récit comme une colonie de pleurotes, le roman se savoure comme un polar à l’ancienne. Pas de mentaliste ni de traces d’ADN ici, les ennemis du criminel sont avant tout les « hommes blancs » qui peuplent les cauchemars du vieux châtelain. Si l’on devine rapidement que ses connaissances en mycologie ont servi des desseins peu louables, on se laisse tout de même prendre au jeu et surprendre par certaines révélations (souvent à demi-mots, car pour Nikonor, ce qui se conçoit bien ne s’énonce pas toujours clairement). Difficile d’ailleurs d’évoquer l’intrigue sans trop en dévoiler !

Bref, ce roman touffu comme un sous-bois a pour lui son originalité, un énorme travail de recherche mycologique et culturel (d’autant plus louable pour un premier roman), un personnage principal hors-normes qui a de quoi glacer les sangs et un style tout en circonvolutions assumées.

Pas vraiment une lecture de Noël mais un bon crû de la rentrée 2015 qui aurait sans doute mérité d’être davantage mis en avant.

Livre lu et chroniqué dans le cadre des « Matchs de la rentrée littéraire » de PriceMinister. #MRL15

Publicités