le-magicien-de-lublin-2911632-250-400La quarantaine flamboyante, Yasha Mazur est magicien de son état et ne manque pas de talents : marcher sur la corde raide, ouvrir toutes les serrures, gérer à la fois son épouse et sa jeune maîtresse… Jusqu’à ce que la belle Emilia lui demande de tout quitter.

Honte à moi, je n’avais jamais entendu le nom d’Isaac Bashevis Singer jusqu’à ce qu’une bonne âme ait l’idée de m’offrir ce roman du prix Nobel de littérature 1978.

Difficile de faire la critique d’un prix Nobel car ce genre de distinction a quelque chose d’impressionnant. Moi qui ne lit que peu de classiques et encore moins de littérature étrangère, j’ai été assez déstabilisée par la Pologne historique présentée dans le livre.

Mais plus j’avançais dans ma lecture, plus je retrouvais dans l’histoire de Yasha des éléments déjà lus ailleurs. Parmi les références qui me sont venues à l’esprit, la première a sans doute été Notre-Dame de Paris : la description des bas-fonds, des voyous et des filles m’a rappelé la Cour des miracles, et l’image de la recluse m’est revenue en tête vers la fin du roman. Mais contrairement à Hugo, l’auteur se focalise ici sur un seul personnage, le magicien.

Celui-ci jouit d’une situation plutôt enviable : sa femme lui est fidèle depuis des années en dépit de ses déplacements professionnels, de ses revenus modestes et de ses frasques dont la réputation le précède. Il exerce une activité artistique et sportive qui lui assure la notoriété dans toute la Pologne et une partie de la Russie, et nombre de femmes ne résistent pas à son charme. Cependant, dès les premières pages du roman, le lecteur comprend que Yasha n’est pas heureux. Il se pose beaucoup de questions sur sa vie, sur le sens de la vie en général, et sur la religion.

Il s’agit d’un des aspects majeurs du livre qui ne pouvait pas vraiment me toucher : sommé par la veuve Emilia de se convertir au catholicisme pour l’épouser, Yasha oscille entre athéisme, déisme et judaïsme. Toutes les scènes évoquant ses élans mystiques n’ont eu à mes yeux qu’une valeur de « couleur locale » qui explique sans doute que je ne sois pas vraiment entrée dans l’histoire.

De plus, j’ai assez vite observé une ressemblance entre Yasha et Frédéric Moreau dans L’Éducation sentimentale : même caractère velléitaire, même propension à gâcher ses qualités et ses chances de bonheur, mêmes rêves de gloire sans se donner les moyens de les atteindre… On l’aura compris, Yasha n’est pas un personnage très sympathique. D’autant plus qu’il traite les femmes comme des objets qu’il désire puis oublie, et méprise au point de causer le malheur de toutes.

C’est le portrait d’un homme-enfant que dresse Isaac Bashevis Singer : accablé par les « pourquoi ? » qui jaillissent dans son esprit, tétanisé par la peur de tout perdre et refusant de renoncer à une quelconque possibilité, Yasha rejette en réalité les responsabilités d’un homme et souhaiterait que tout ne soit que jeu et artifice, comme lorsqu’il se produit sur scène. On aimerait le remettre dans le droit chemin mais ce serait contraindre sa nature qui aspire à la chute.

Il y a dans ce déterminisme, dans l’impossibilité de sortir du lieu social où l’on est né et dans le besoin désespéré de séduire quelque chose de plus touchant, qui rappelle un peu le parcours de Lily Bart dans The House of Mirth, chef d’œuvre d’Edith Wharton.

Ce n’est certes pas une lecture estivale légère que ce Magicien de Lublin mais un portrait riche, sombre et complexe.

Publicités