journalduneinconnueElle a une maison dans un petit village, un mari, deux enfants, quelques amies, un travail ennuyeux avec un nouveau supérieur doucereux, une poule dans son jardin et l’envie d’être autre chose que la ménagère soi-disant toute-puissante dans la société contemporaine. Alors, elle achète un cahier…

Quand on m’a conseillé ce roman de Fanny Mentré, qui s’initie à ce genre après plusieurs pièces de théâtre, je n’ai pas été très convaincue par la quatrième de couverture. Je craignais un livre trop bizarre à mon goût, entre poule, licorne et lune artificielle.

Et pourtant… S’il est vrai que tous les éléments mentionnés au dos du livre appartiennent bien au contenu, ils ne rendent pas justice à ce texte, infiniment plus riche et plus sujet à réflexion qu’une simple histoire de pétage de plombs.

Parfois, les lectures se suivent et se ressemblent. En effet, j’ai trouvé dans ce roman, écrit sous la forme d’un journal où les dates sont remplacées par de simples numéros, une parenté certaine avec La condition pavillonnaire, que j’avais lu il y a peu. Le thème des deux récits est très proche : on suit la vie d’une femme, « ménagère de moins de cinquante ans », entre la lassitude qui ronge son couple, la fatigue générée par des enfants peu reconnaissants du temps passé à s’occuper d’eux, un travail qui ne fournit guère de perspectives d’épanouissement, des amitiés plus fragiles qu’on ne l’aurait cru et un sentiment profond de mal-être. Oui, vraiment, l’auteur du journal pourrait être la jumelle de M-A.

Cependant le traitement du sujet diffère. Certes, la femme d’âge moyen et de classe moyenne en proie à une dépression diffuse est à la mode, mais plusieurs angles d’approche sont envisageables. Là où Sophie Divry retraçait toute la vie de M-A. depuis l’enfance à la deuxième personne, Fanny Mentré se place dans la tête de sa narratrice et la laisse livrer ses pensées les plus intimes, dans un ordre suivant la logique de la réflexion, avec ses interruptions parfois involontaires, ses oublis, ses retours en arrière.

En résulte un autoportrait vivant et très réaliste, en dépit de détails surprenants tels que la licorne gravée dans la peinture fraîche du mur par un ami alcoolisé. Plus que les éléments qui peuvent amuser le lecteur, comme la poule rousse apprivoisée, l’important est le fond de l’histoire. Quelle place pour les femmes du XXIè siècle ? Peut-on être autre chose qu’une épouse, une mère, une travailleuse ? Une fois jetés bas tous les masques que la société nous impose, que reste-t-il ? Il y a fort à parier d’ailleurs qu’une réflexion à peu près identique pourrait naître autour de l’homme, que la modernité n’épargne pas davantage. Où trouver un peu de vrai ? Dans la contemplation de la nature nocturne, dans des repas entre amis, dans des retrouvailles avec la confidente de toujours ? Les solutions apparaissent comme autant de perches tendues qui se reculent dès lors qu’on s’en saisit.

Et si l’absence de sens était le mal du siècle ? Pour la narratrice, le recours serait d’être enfin seule face à elle-même pour retrouver l’essentiel : le désir de vivre. Mais la solitude, si elle est de plus en plus présente dans notre société égoïste, reste paradoxalement difficile à atteindre dès lors que l’on fait partie d’une famille.

Un livre qui n’apporte pas forcément de réponses, mais qui a le grand mérite de soulever des questions existentielles fondamentales.

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