laconditionpavillonnaireM.-A. a vécu une enfance placide et mélancolique dans un village avant d’entreprendre à Lyon des études d’économie qui l’ont conduite à travailler pour un fabricant de mobilier. Entretemps, elle a épousé François avec qui elle veut fonder une famille. La première étape est l’accès à la propriété…

Dès que j’en avais entendu parler, j’avais eu envie de lire le roman de Sophie Divry. J’aime qu’un livre s’intéresse à la banalité de la vie, dénonce la routine et le quotidien sans charme de ces personnages qui pourraient être nos voisins. Mais si j’ai différé cette lecture de quelques mois, c’est que deux éléments me déconcertaient. D’une part, la mention dans la quatrième de couverture d’une « Madame Bovary » contemporaine. Je ne sais pas pourquoi l’héroïne flaubertienne est devenue si incontournable que tous ne cessent de s’en revendiquer dès qu’ils évoquent un personnage de femme insatisfaite. A-t-on oublié que le bovarysme est le fait de ne pas parvenir au bonheur parce qu’on a lu trop de romans et qu’on voudrait que le quotidien s’y conforme ? M.-A. n’a pas particulièrement l’air d’une grande lectrice, son imaginaire n’est pas nourri de romans à l’eau de rose mais plutôt de désirs conventionnels lorsqu’on vient de la classe moyenne : situation professionnelle stable, mariage, enfants…

Le deuxième élément qui m’a fait hésiter est le choix du point de vue adopté. Du début à la fin du livre, M.-A. est tutoyée par un narrateur qui semble par moments être omniscient, à d’autres s’identifier à un membre de la famille (il s’inclut dans un « nous » désignant les proches de M.-A.). La dernière fois que j’avais lu un livre où le personnage principal était tutoyé, il s’agissait de la mère de Charles Juliet dans Lambeaux, qui m’avait laissée un peu sceptique quant à ce procédé.

Pourtant la curiosité l’a emporté et j’ai fini par lire La condition pavillonnaire. Je dois dire que le titre me semble particulièrement bien trouvé pour évoquer, au travers le destin de cette femme, celui de toute une génération et même de toute une « espèce » : la « housewife » française. Car M.-A. n’a rien à envier à ses consœurs télévisuelles américaines. Ni les copines amatrices de potins, ni la famille envahissante, ni les déboires conjugaux, ni la liaison avec un sémillant collègue, ni la crise de la quarantaine ne sont épargnées à la jeune femme pleine d’espérances qui débarque à Lyon pour y accomplir ses études, pensant qu’un avenir doré s’offre à elle.

C’est un livre cruellement vrai qu’offre Sophie Divry, et le portrait de toutes ces femmes qui n’osent pas exprimer leur insatisfaction face à une vie qui les laisse sur leur faim, alors qu’elle correspond sur le papier à ce qu’elles avaient désiré. Comment échapper à la routine et à l’ennui ? Comment accepter le temps qui passe et la fuite de la jeunesse ? Le pavillon, symbole de réussite sociale et d’établissement familial, devient comme une prison lorsque les années passent et que la lassitude l’emporte sur les joies premières de la vie de famille. Le narrateur ne juge pas M.-A., mais nous, lecteurs, sommes tentés de la juger. Pourquoi ne quitte-t-elle pas sa famille si elle est malheureuse auprès d’eux ? Pourquoi ne se donne-t-elle pas les moyens de vivre une vie plus palpitante, en voyageant par exemple ? Sa naïveté et son caractère grognon peuvent parfois agacer le lecteur, mais certaines anecdotes ne manqueront pas de lui rappeler une mère, une tante, une sœur… Et si nous étions tous aussi désenchantés lorsque se faneront nos jeunes années ? Bref, un roman sociologiquement bien vu qui nous rappelle qu’il faut profiter du temps qui passe et qu’il y a sans doute mieux à espérer qu’un modèle social imposé.

Publicités