Mots-clefs

zoéDéjà âgé, il vit reclus dans un fort militaire réaménagé pour sa solitude littéraire. À la boulangerie, il remarque Zoé, dix-huit ans, des courbes qui affolent tous les hommes et une candeur mêlée de gravité dans le regard. Ils sont profonds, sincères et inspirés, ils se reconnaissent et entament une correspondance…

À quoi tient d’aimer un livre ? La question n’est pas d’aimer d’ailleurs, mais plutôt : à quoi tient qu’un livre prenne pour nous toute son importance ? Il y a parfois entre les romans et leurs lecteurs des rencontres ratées. Il y eut, des les premières lignes, entre Zoé et moi, une rencontre réussie.

Avant même de me prendre d’intérêt, plus que d’affection, pour Henry et Zoé (car au fond on peut se prendre d’affection pour des personnages légers et creux, pour peu qu’ils soient écrits avec empathie), j’ai été conquise, en quelques phrases, par la plume d’Alain Cadéo. Première surprise, son audace, qui fait coïncider l’évocation poétique et animale des courbes d’une jeune femme, sous le regard d’un homme déjà mûr. Qui est-il, ce pervers qui mate la jeune boulangère sans scrupules, s’attardant sur la description de son « cul arrogant » ? Justement, Henry est sans doute le moins pervers des hommes dont Zoé croisera le chemin. Quelque part, je l’ai compris très vite après cette accroche tonitruante. Dès la première métaphore sidérante (« elle est un peu petite, petite comme ces îles que l’on dessine enfant, avec leurs trois palmiers, une cabane et un hamac »), j’étais séduite par l’expression très libre d’un narrateur sans nul doute proche de son créateur. Point de convenances ici, de poncifs ou de passages obligés : tout est vrai, tout sonne juste, du plus mystique au plus terre-à-terre.

Dès lors que l’on a compris cela, suivre la rencontre progressive d’Henry et de Zoé, de ces deux âmes isolées dans un univers de faux-semblants et de violence, hélas pas toujours contenue, devient une nécessité. Jusqu’où se livreront-ils ? Quel effet leur correspondance produira-t-il sur chacun ?

Les lettres alternent avec la narration, entrecoupée par le style métaphysique d’Henry, ses envolées de vieux sage, et la fraîcheur de Zoé, ses phrases nerveuses, ramassées comme des chiots prêts à bondir. Par moments, on est même un peu frustrés de ne pas en savoir plus, de ne pas lire in extenso les lettres échangées, les cahiers d’Henry et le journal intime de Zoé. Mais on l’aura compris, l’auteur, comme ses personnages, n’aime pas s’épancher. Il en dit juste assez pour interroger le lecteur, le secouer, le faire rêver. Laisser poindre aussi une réflexion sur l’importance capitale de savoir se servir de ses sens pour capter l’infime, tel que peut nous le livrer la nature en chacun et en toute chose.

Romancier, poète en prose, philosophe, Alain Cadéo est sans doute un peu tout cela et en même temps autre chose. Comme si, à l’instar d’Henry, il écrivait une longue lettre au lecteur, avec l’espoir que, comme Zoé, il s’en trouve réconforté et dessillé. Au sortir de cette lecture, on se dit que l’on est bien peu de choses, et que les frontières entre vie et mort, rêve et réalité n’ont pas d’importance. Ce que l’on ressent et que l’on écrit, seul, est vrai et peut modifier le monde, le rapprocher du naturel et de l’humain.

Publicités