Étiquettes

lescorpsinutilesClémence Blisson, 15 ans, est agressée dans la rue en se rendant à une fête. Elle décide de garder le silence et de se faire justice elle-même. Mais peu à peu, ses sensations disparaissent. À 30 ans, Clémence maquille des poupées grandeur nature destinées à tenir compagnie aux hommes esseulés, et ne ressent toujours rien…

Le résumé de ce livre est sans doute l’un des plus déroutants qu’il m’ait été donné de lire. Une jeune fille rousse aux yeux vairons, une agression à l’arme blanche en pleine rue et en pleine journée, la perte progressive de toute sensation, et cette profession surréaliste… Qu’on se le dise, Clémence Blisson n’est vraiment pas comme tout le monde.

De fait, le roman est étonnant. Dès les premières pages, j’ai été happée par le sentiment de mystère qui s’en dégageait. Si Clémence se demande pourquoi elle attire le regard des hommes, et en particulier des pervers, son magnétisme, décrit par la plume subtile et contrastée de Delphine Bertholon, ne peut évidemment laisser personne indifférent.

Cependant on ne peut pas dire que ce personnage central soit éminemment sympathique. On peut certes compatir au début face à ce qui lui arrive, mais bientôt on ressent davantage une forme de fascination, qu’elle tende vers l’admiration ou vers le dégoût, qu’une réelle empathie. Décidément, Clémence Blisson est bien trop bizarre pour être réelle.

La sensation d’étrangeté s’accentue encore lorsqu’on retrouve Clémence adulte. Son lieu de travail, « la Clinique », d’où sortent des mannequins en plastique destinés au plaisir et à la compagnie des hommes, apparaît comme un havre de silence et de blancheur, et porte finalement très bien son nom. Tout y est lisse, aseptisé, artificiel. Et comme les poupées auxquelles elle parle pendant qu’elle les maquille, Clémence ne ressent rien, parfaitement confondue avec son environnement.

Pendant toutes ces années d’insensibilité, la jeune femme est confrontée à sa famille, plutôt classique et dont on ne comprend pas toujours bien ce qu’elle lui reproche, mais aussi et surtout aux hommes, toujours de passage, et décrits avec un cynisme et un pessimisme affolants. Froid, lâche, insensible, agressif, violent, pervers, affamé, faible, voire même mentalement retardé pour le plus beau d’entre eux : peut-on imaginer plus d’ironie envers la gent masculine ? Le portrait caricatural a de quoi lasser, à force, et est heureusement racheté par la présence d’un policier plein de failles mais aussi de convictions.

Peu à peu, on devine le dénouement qui s’annonce. Le policier avait promis à Clémence qu’il retrouverait le coupable de son agression et lui avait prédit qu’elle retrouverait ses sensations. Elle-même sentait confusément qu’un 29, elle rencontrerait l’homme qui la rendrait à elle-même. Dès lors, le lecteur ne risque plus tellement d’être surpris et regrettera un peu un final qui rend Clémence à la normalité la plus banale. Finalement, la vie insensible et étrange de la Clinique n’était-elle pas préférable ?

Publicités