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seigle-je-vous-ecris-dans-le-noirPauline Dubuisson est jugée en 1953 pour le meurtre de son fiancé Félix. À sa sortie de prison, elle part au Maroc pour échapper aux regards et rencontre Jean. Lorsqu’il la demande en mariage, elle n’a d’autre choix que de lui avouer son passé…

J’avais été très impressionnée par En vieillissant les hommes pleurent, ce fut donc une évidence pour moi de me plonger dans le nouveau roman de Jean-Luc Seigle. Le nouveau « pari » serait plus exact, tant cet auteur semble se lancer des défis. Après la gageure d’intéresser des contemporains au destin d’un homme simple, paysan du milieu du siècle dernier, il prend un virage radical et se glisse cette fois dans la peau d’une femme des années 60, et pas n’importe laquelle.

Considérée à son époque comme une odieuse criminelle, une assoiffée de sexe et de sang dont la fascination morbide pour les cadavres des amphithéâtres de médecine et les frasques de l’adolescence prédisaient sa pulsion assassine, Pauline Dubuisson a de quoi faire fantasmer. Et de fait, elle avait déjà attisé l’intérêt d’Henri-Georges Clouzot, qui s’était inspiré de son histoire dans La Vérité. Un film pernicieux pour la réelle Pauline, puisque de vérité, il n’avait que le nom. Et pendant que toute l’époque débattait de la performance d’actrice de Bardot, Pauline, devenue Andrée à sa sortie de prison, se retrouvait renvoyée à son crime.

Une fois de plus, Jean-Luc Seigle s’empare avec brio de son sujet. Totalement investi dans son personnage, l’écrivain n’y va pas à reculons et envisage tous les recoins de la psyché de la criminelle. Et le cheminement interne de la jeune femme sonne si vrai que j’ai réussi à oublier l’identité de l’auteur, jusqu’à avoir l’impression de lire des phrases écrites par une femme. Pourtant, on retrouve dans le livre plusieurs éléments clés de l’œuvre de Jean-Luc Seigle : un personnage qui se sent inadapté à son époque, la nature comme refuge, la figure d’un père rescapé de la guerre et rongé par une culpabilité incomprise… Non, qu’on se le dise, l’auteur n’a pas choisi de prendre le contre-pied d’Albert dans ce nouveau livre : c’est bien plutôt une autre facette de la même figure qu’il défend à travers Pauline, celle d’une victime sacrificielle de son temps.

Car malgré le meurtre, malgré la légèreté coupable des jeunes années, l’égoïsme de l’enfance, l’inconscience de l’affamée qui n’hésita pas à se donner à « l’ennemi » en la personne d’un médecin allemand, on ne peut s’empêcher de se placer du point de vue de Pauline et de l’excuser, au nom des manipulations et violences dont elle fut l’objet. Âmes sensibles s’abstenir : le passé de Pauline comporte des scènes bien plus horribles, paradoxalement, que le meurtre de Félix. J’avoue avoir eu moi-même du mal à soutenir la lecture des pages les plus dures du texte, mais aussi les plus importantes car elles permettent de comprendre tout le parcours de Pauline, interdite d’amour depuis la Libération, rejetée par tous les hommes dès lors qu’elle avoue de quels sévices elle fut victime.

C’est un bel hommage que Jean-Luc Seigle rend à cette femme qui fut considérée comme un monstre quand elle était surtout condamnée au malheur par sa soif de liberté, notamment sexuelle, à une époque bouleversée et rigide qui n’acceptait la place des femmes qu’aux fourneaux comme sa mère, dont seul l’instinct nourricier semble un épanouissement. Un livre violent, complexe et douloureux comme l’est la réalité qu’il ose nous forcer à regarder en face.

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