chambre-avec-vue-56264Lucy Honeychurch, jeune fille vive et curieuse, quitte l’Angleterre édouardienne pour un voyage à Florence en compagnie de sa vieille cousine Miss Bartlett. Malheureusement, la chambre qu’elles occupent dans la pension ne dispose pas d’une vue sur l’Arno. Elles rencontrent au dîner d’autres vacanciers, les Emerson père et fils, qui leur proposent un échange de chambres.

J’avais eu il y a quelques années l’occasion d’étudier un extrait du roman de E. M. Forster A Room with a View, dont le film de James Ivory est l’adaptation. J’avais été frappée par le contraste comique entre la duègne Miss Bartlett et la franchise de la jeune Lucy, qui m’avait semblé féministe avant l’heure. Je me souvenais aussi de descriptions minutieuses aux termes choisis, évoquant avec force et subtilité le décor somptueux de la Florence du début du XXe siècle. C’est avec plaisir que j’ai pu confronter mes souvenirs de lecture avec le film d’Ivory.

Celui-ci restitue avec brio l’atmosphère feutrée des chambres de la pension, la vue sublime sur l’Arno, la basilique grandiose et la campagne florentine. L’image est étonnamment fraîche et le moins qu’on puisse dire, c’est que le film ne fait pas son âge. Le dépaysement continue avec l’Angleterre et ses cottages dans le parc desquels on joue au jokari et l’on lit à l’ombre des arbres. Des costumes aux décors en passant par les morceaux joués au piano par Lucy, tout concourt à ce que le spectateur se sente parfaitement plongé dans l’atmosphère du roman de Forster.

Dès la première image, on apprécie le cadrage précis et la grâce d’une Lucy en laquelle on peine à reconnaître Helena Bonham Carter. La muse de Tim Burton, plus connue pour ses rôles sombres de sorcière (Big Fish), de Reine de Cœur (Alice au pays des Merveilles) ou de Mme Thénardier dans la récente adaptation américaine des Misérables, nous offre ici une interprétation pleine de vitalité et de charme. Il faut dire que pour son premier rôle, James Ivory lui offrait des partenaires de choix, tels que Maggie Smith, Judi Dench, ou encore Daniel Day Lewis. Chacun assume son rôle à merveille, de la vieille cousine rétrograde qui insupporte toute la famille au fiancé pédant et emprunté dont l’union avec la fougueuse Lucy apparaîtrait comme le mariage de la carpe et du lapin.

Le film pourrait être d’une banalité affligeante, et on pourrait lui reprocher un certain nombre de similitudes avec le chef d’œuvre de Jane Austen Orgueil et préjugés : il s’agit pour une jeune fille au tempérament bien trempé de passer à l’âge adulte en se choisissant un époux. Comme Elizabeth, choquée par les rumeurs qui circulent sur Darcy et le comportement étrange de celui-ci, Lucy est d’abord méfiante envers Georges Emerson, le fils du touriste qui lui a cédé sa chambre avec vue sur l’Arno. Il faut dire que la réputation du garçon a de quoi faire frémir : obsédé par de grandes interrogations métaphysiques, il ne parvient pas à profiter du voyage avec son père et sème partout sur son passage de grands points d’interrogation torturés. Puis, après qu’une bagarre de rue lui a offert un rapprochement inopiné avec Lucy, Georges en profite pour embrasser fiévreusement la jeune fille dans un champ. C’est sans doute par réaction qu’elle choisit tout d’abord de se fiancer à Cecil, ce grand bourgeois méprisant envers le jeune frère de Lucy et incapable de tout élan affectif.

Mais il y a dans ce film beaucoup de charme et de finesse. Le combat intérieur de Lucy entre son désir réprimé pour Georges et sa volonté de se plier à des convenances qui contraignent son tempérament de feu est magnifiquement exprimé par l’évolution physique d’Helena Bonham Carter. Comme si l’air de Florence l’avait fait mûrir, la jeune fille libère ses cheveux de leur coiffure sage, s’enhardit en société et accepte finalement de faire face à sa nature profonde, qui transparaissait dans son jeu de piano agité. Mais la libération progressive qu’elle vit semble peu à peu contaminer l’ensemble des personnages : le bouillonnant Freddy (Rupert Graves), Georges, transfiguré par l’amour, et jusqu’au pasteur Beebe (Simon Callow) qui se retrouve en bien mauvaise posture dans une scène hilarante au bord de l’étang.

Un film intelligent, joyeux et beau comme un tableau de grand maître italien.

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