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L'amour et les forêtsÉric Reinhardt reçoit une lettre brillante d’une lectrice qui dit avoir adoré son dernier roman. Touché par sa plume, il accepte de rencontrer Bénédicte Ombredanne. Celle-ci lui raconte peu à peu sa vie morne, son mari brutal et pervers et les rêves auxquels elle a renoncé. 

Ce n’est sans doute pas un hasard si j’ai lu ce roman juste après L’Écrivain national et Chevrotine. L’Amour et les forêts est en effet une sorte d’enfant caché de ces deux livres. Avec celui de Serge Joncour, il partage un lieu, la forêt. Dans les deux romans, elle est l’endroit profond, secret et reculé où l’on peut vivre ce que l’on se refuserait au grand jour, l’endroit de l’érotisme et des rencontres capitales, une sorte de cocon qui protège des regards scrutateurs. Autre point commun, la figure de l’auteur comme narrateur. Certes, Éric est moins présent que Serge, et pourtant. C’est lui que Bénédicte choisit comme soutien et confident, tout comme Dora. Un parallèle qui fait réfléchir sur le rôle de l’auteur dans notre société actuelle. Écrire, est-ce se faire le dépositaire des histoires des autres ? Avec Chevrotine, la comparaison est aussi évidente : comme Alcide, subissant les crises de Laura sans broncher, persuadé de tenir là sa seule chance de composer une famille unie et d’être heureux, Bénédicte fait face au harcèlement de son mari sans jamais envisager sérieusement de le quitter. Enchaînés à leurs bourreaux, ces deux êtres n’ont que la mort comme échappatoire…

C’est un portrait de femme vivant et complexe que délivre Éric Reinhardt à travers ce roman. Bénédicte Ombredanne, au nom si délicieusement suranné, dégage un charme désuet, celui d’une littéraire érudite et exaltée qui pensait que le bonheur était dû à ceux qui le rêvaient assez fort. C’est pourtant une vie misérable qu’elle mène entre deux enfants qui ne semblent pas vraiment l’aimer et un mari perturbé qui s’acharne sur elle. Figure tragique, Bénédicte ne peut que recueillir l’affection du lecteur, comme de l’écrivain. Personne ne mérite de subir de telles épreuves, et celles-ci semblent, comme par hasard, tomber sur une femme pourvue de grandes qualités intellectuelles, morales et physiques. Même si, par instants, on aurait envie de la secouer pour lui prouver que le bonheur est à portée de main, qu’il suffirait qu’elle quitte l’époux qui la torture, que finalement elle devient complice du sort qui la malmène, la plupart des pages du roman sont plutôt propices à la compassion et à l’identification. Car au fond, qui ne porte pas en soi un peu de Bénédicte, de son enthousiasme déçu par la réalité de la vie ?

Je l’ai vue parfois comparée à une Emma Bovary moderne, et je dois avouer que cela m’a prodigieusement agacée. Contrairement à Emma, prisonnière de ses chimères mais dont l’époux n’était pas pire qu’un autre, Bénédicte est avant tout une victime du harcèlement conjugal. Il serait trop facile d’en faire une idéaliste insatisfaite quand, de fait, nul ne pourrait se satisfaire de son sort. Mais le parti est vite pris de stigmatiser les rêveurs et, comme l’héroïne du roman le dit elle-même : « la réalité n’est pas tellement généreuse avec ceux qui réclament d’être enchantés ».

J’ai parfois regretté que l’auteur ne soumette pas son écriture à son sujet et qu’il ne résiste pas à la tentation des tournures alambiquées. Ses effets de style ont eu pour conséquence de me déconnecter brutalement de l’histoire par moments, de même que certaines ruptures temporelles peu claires. Cependant le roman prend aux tripes, et j’en suis pour ma part ressortie avec l’impression qu’il fallait venger Bénédicte, et, en son nom, se jurer de ne pas renoncer à ses rêves et à son enthousiasme, de ne jamais se rendre.

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