chevrotineAlcide Chapireau va mourir et il est seul. Ses fils l’ont depuis longtemps renié et sa fille, Automne, s’est éloignée peu à peu. Il décide de profiter de ses dernières heures pour lui écrire une lettre qui lui révélera toute la vérité sur la disparition de sa mère…

Je n’avais jamais rien lu d’Éric Fottorino, même si Baisers de cinéma me tente depuis longtemps. Et puis, à la faveur d’un tour dans la bibliothèque de mon quartier – je pourrais d’ailleurs rédiger un éloge des bibliothèques, tant je leur dois de découvertes depuis mon enfance – je suis tombée sur Chevrotine. Il ne fallait pas plus que ce titre à la fois direct et mystérieux pour attiser ma curiosité.

Et la curiosité (littéraire en tout cas) est tout sauf un vilain défaut, puisqu’elle m’a permis de déguster cette petite perle noire. Dès les premières pages, on sait que le roman sera sombre : Alcide est vieux et malade, sa maison délabrée et vide, il va mourir dans quelques heures. Ses fils l’ont abandonné en lui reprochant de n’avoir pas été un bon père, leur mère est morte jeune de maladie, et la deuxième femme d’Alcide a disparu depuis des années, le laissant avec une fille en bas âge qu’il a élevée sans lui avouer qui était vraiment sa mère.

Car c’est bien elle, Laura, la figure centrale de ce récit prenant, à la fois le plus réaliste et le plus surréaliste des personnages qui peuplent ce livre. Leurs prénoms même leur confèrent un statut de pure fiction, un peu comme chez Maylis de Kerangal. Alcide, Zac, Automne nous semblent surgir d’un conte, évadés d’un moyen-âge fantasmatique ou d’un univers façon Noces funèbres de Tim Burton. Le cadre est pourtant posé, actuel, le lieu précisément décrit, mais le monde dans lequel évoluent Alcide et sa famille m’a toujours paru irréel. C’est d’ailleurs sans doute toute la force de ce livre qui navigue sur les méandres psychologiques d’un couple malsain sans jamais tomber du côté du fait divers.

Alcide et Laura n’ont pas pu exister, ils sont des symboles : Alcide, le marin solide en apparence mais fondamentalement sensible, poète, aspirant à un amour romantique et à un idéal de stabilité familiale, et Laura, l’ardente, fée exubérante de joie lorsque ses yeux brillent d’or, et marâtre de Cendrillon quand ils se voilent de mauve. L’écriture imagée, colorée, sensible, cet univers où les lieux reflètent l’âme de ceux qui les occupent, où la peau se marque du venin des mauvaises pensées, captive le lecteur et l’émeut. En même temps, elle empêche toute identification.

C’est finalement sans doute au Magasin des suicides de Jean Teulé que ce roman m’aura le plus fait penser, pour la confrontation des humeurs les plus légères et les plus sombres, pour ces fulgurances de joie dans une atmosphère lourde qui laissent parfois espérer une fin heureuse, bien que l’on connaisse depuis les premières pages le dénouement. Pour la quête aussi du meurtre parfait, qui serait en même temps une forme de suicide, celui de la vie joyeuse dont tout être humain rêve. En se libérant de ses chaînes, Alcide a sans doute protégé sa fille, mais il a tué en lui tout espoir d’être encore heureux un jour. Ainsi, malgré ses couleurs et son univers fantastique, le roman est bien moins un conte qu’une tragédie.

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