18822785Terry et Ian, fils d’un modeste restaurateur, ont été habitués à compter sur leur riche oncle Howard pour payer toutes leurs frasques. Terry est un joueur compulsif, alors que son frère souhaite investir dans une chaîne hôtelière en Californie. Sur un coup de tête, tous deux achètent un bateau, qu’ils baptisent « Cassandra’s dream » en référence au lévrier qui fit gagner à Terry l’argent nécessaire…

Sorti en 2007, soit entre le déjanté Scoop et le sensuel Vicky Cristina Barcelona, Le Rêve de Cassandre est plutôt passé inaperçu. Moi qui croyais avoir vu tous les films récents de Woody Allen, j’ai découvert avec surprise l’existence de celui-ci.

À vrai dire, je comprends un peu qu’on l’oublie si on le compare aux œuvres qui l’entourent chronologiquement. Ici, ni scènes hilarantes, ni magie, ni tension érotique. Si je devais trouver un point de comparaison à ce film, ce serait sans doute Blue Jasmine, car tous deux s’inscrivent dans une veine de critique sociale.

Ne nous mentons donc pas : on a connu Woody plus inspiré. Moi qui l’aime surtout pour sa folie, ce film purement réaliste ne pouvait pas être pour moi une révélation. Pourtant, on peut reconnaître des qualités majeures à cet opus.

Tout d’abord, un casting léché qui nous permet de découvrir des acteurs américains reconnus sous un jour nouveau. Colin Farrell, que j’ai toujours trouvé insupportable dans les superproductions telles que Le Nouveau monde et Alexandre, se révèle capable d’un jeu toujours en puissance mais doté d’une certaine émotion qu’on ignorait chez lui. Un an avant Be Happy, Sally Hawkins campe sa petite amie adorable dans son mélange de lucidité et de candeur. Quant à Ewan McGregor, j’avais tellement été habituée à le voir dans des rôles de héros ou de gentil paumé (Big Fish) que j’ai mis un certain temps à percevoir la noirceur de son personnage.

Et c’est sans doute la principale qualité de ce film : l’ironie avec laquelle nous sont dépeints ces deux frères inconséquents et leur famille imprègne nos esprits au point que l’on ne perçoit qu’à retardement la tragédie qui se noue. Ainsi, jusqu’au bout ou presque, on s’attend à un retournement, une solution au nœud gordien qui enserre les protagonistes. Le personnage de l’oncle Howard (Tom Wilkinson) est à cet égard très réussi : présenté dès le début du film comme la Providence incarnée pour cette famille aux faibles revenus, son apparente bonhomie cache en fait un être abject prêt à tout pour sauver sa peau.

À travers le destin des deux frères, plusieurs questions sont posées au spectateur, au-delà de la morale évidente sur le fait de vivre au-dessus de ses moyens. D’une part, la place de la famille est capitale et offre sans doute une des clés de la compréhension du film. Les relations familiales, présentées comme une force par les parents des deux frères, sont en fait un poison dont Terry et Ian ne peuvent se détacher : élevés par leur père dans l’idée qu’ils reprendraient son restaurant, ils ont des scrupules à envisager de le quitter. De plus, le culte de l’oncle Howard érigé par leur mère explique qu’ils ne puissent envisager de se détourner de celui-ci alors même qu’ils le savent dangereux. Le film questionne aussi la frontière entre rêve et réalité. Jusqu’où peut-on aller pour accomplir ses rêves ? Habitués à vivre dans la mythologie qu’ils se sont construite, faite d’argent facile, de belles voitures et de jolies femmes, les deux frères s’enferrent dans leur monde alors que la réalité du meurtre s’impose à eux, jusqu’à la frontière de la folie pour Terry. Au final, l’illusion est la plus forte et l’emporte sur tout, y compris sur le culte de la famille.

C’est à la fin que le titre du film prend tout son sens : Le Rêve de Cassandre, bateau acheté par les frères dans la scène d’ouverture, était en effet, comme les prédictions voilées de la fille de Priam, le présage que les rêves des deux jeunes hommes leur seraient funestes.

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