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blondcendréEn 1944, Maurizio était coiffeur dans le ghetto juif de Rome et amoureux d’Alba, une jeune communiste aux cheveux blond cendré. En 2013, la petite-fille de Maurizio est amoureuse elle aussi. Mais ces deux histoires passionnelles sont vouées au drame…

Soyez prévenus avant d’ouvrir ce roman : les événements que vous y lirez sont réels. Éric Paradisi exorcise à travers ce livre un drame personnel – le décès accidentel de sa compagne – et s’inspire de l’histoire de la famille de celle-ci pour rendre un hommage poignant à deux femmes mortes trop jeunes et à un homme courageux. La volonté de l’auteur de transcender le drame apparaît à la fois par le choix du point de vue adopté, celui de Florencia, mais aussi par le style travaillé, poétique, porteur de jolies métaphores et d’une grande sensibilité qui affleure dans des formules lancinantes comme des refrains surannés et non dénués de charme.

Pour autant, le roman n’échappe pas toujours au caractère sordide des événements racontés : déportation, travail forcé, mauvais traitements, horreur des camps culminant dans une scène de gazage, mais aussi récit de l’incendie qui coûta la vie à Florencia. C’est l’aspect très littéraire de la construction et le choix judicieux de la superposition des destins qui sauve le livre du cliché des récits de drame destinés à faire pleurer dans les chaumières qui pullulent depuis quelques années chez nos libraires.

L’auteur ne cherche pas tellement le misérabilisme et pour cause : il émet l’idée d’une présence continue des morts, manifeste à travers la voix de la narratrice mais aussi des détails évoqués comme le lit défait à la place du corps absent. Par instants, on plongerait presque dans le surnaturel. Surtout, il faut reconnaître que la mort, en soustrayant Alba et Florencia aux hommes qui les aimaient, leur permet de faire de ces romances des mythes inaltérables. Et si les corps des deux femmes sont abîmés par la violence des hommes et des éléments, mourir jeune leur évite le lent déclin du vieillissement et l’affadissement de l’étincelle dans les yeux de leur compagnon. « Ils sont plus grands morts que vivants », dit-on des personnalités célèbres depuis le duc de Guise : c’est sans doute vrai aussi des sentiments.

Il n’empêche que le lecteur devra s’armer de son courage et de sa boîte de mouchoirs pour parvenir au terme de ce récit. Bien insensible celui qui résisterait aux déclarations posthumes, aux détails macabres et à l’affliction des familles (déjà durement éprouvées par ailleurs, car un malheur n’arrive jamais seul). Outre les larmes, le roman fait aussi naître une profonde amertume envers l’humanité (on pourrait recommander la lecture de ce livre dans le cadre du « devoir de mémoire ») mais aussi envers les coups du sort tels que les accidents domestiques. Le sentiment de malaise persistant qui s’est emparé de moi à la lecture a été atténué à grand peine par le récit de la nouvelle vie de Maurizio en Argentine, figure admirable et attachante. Un beau roman, certes, mais un roman éprouvant que je ne conseillerai pas forcément aux âmes les plus sensibles.

 

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