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levoltigeurUn étudiant fraîchement débarqué à Lille fait la connaissance d’un groupe de jeunes gens fantasques qui vont bouleverser sa vision du monde. Vingt ans après, lorsque sa compagne retrouve la boîte où il rangeait ses souvenirs, il se plonge dans le récit de cette époque qu’il avait soigneusement occultée.

J’ai toujours eu une prédilection pour les premiers romans. Ce ne sont pas forcément les meilleurs, car ils sont parfois porteurs de maladresses que les suivants effaceront en s’affinant peu à peu, en précisant un style et un univers. Mais les premiers romans ont une grâce propre, et en disent souvent beaucoup sur ce qui tient vraiment au cœur de leur auteur. Celui de Marc Pondruel me semble en être un parfait exemple. Ce livre nostalgique sur l’entrée dans l’âge adulte, abordée d’un point de vue rétrospectif, est d’abord une déclaration d’amour à Lille, la ville où l’auteur a lui-même vécu sa jeunesse. Les petites rues, les bars, les chambres d’étudiants sont évoquées avec tendresse et un charme suranné, que l’on retrouve lors des descriptions des lieux traversés lors des nombreux voyages du narrateur.

Mais c’est aussi l’occasion d’évoquer toute une époque et une génération bercée par Bob Dylan, en particulier par la douce et résignée « Don’t think twice, it’s alright », symbole de la figure paternelle. Parmi les jeunes, rêveurs et révoltés à l’instar de leur idole, se détachent des personnalités originales et vivantes : Joachim le breton taiseux, Auguste le survolté, Ophélie l’excentrique bohème… Deux portraits sont plus largement déployés et apparaissent comme les rencontres majeures du protagoniste : Witold et Nina. Le premier incarne une forme de Peter Pan moderne qui, refusant d’entrer dans le système économique et la rigueur d’une vie d’adulte, s’abîme peu à peu dans les paradis artificiels. Nina partage avec lui une sorte de cruauté enfantine, produite par la collusion d’un égoïsme candide et de souffrances qu’il lui aura fallu surmonter.

Polarisé par ces personnages étranges, tantôt sympathiques, tantôt de mauvais augure, le récit semble tendre vers un drame, un événement clé qui aurait déclenché la fuite du narrateur, à qui il aura fallu des années d’errance pour tourner la page. À moins que la catastrophe ne survienne vingt ans après, alors que les vannes du souvenir s’ouvrent. 

Influençable et hésitant au début du roman, le narrateur confronté à des personnalités plus fortes que la sienne comprend pourtant avant les autres à quelle difficulté majeure il s’agit de faire face : la recherche d’un équilibre entre l’exaltation de la jeunesse et les réalités concrètes d’une vie d’adulte. C’est cela, être « voltigeur ». Quand certains se compromettent et renoncent à leurs idéaux, alors que d’autres seraient prêts à mourir pour ne pas rentrer dans le rang, comment rester soi et libre sans se décevoir ni abîmer ceux qui nous aiment ? Le parcours initiatique qui se dessine à travers le roman donne une réponse intéressante à cette question universelle, sous la plume sensible et sincère de Marc Pondruel.

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