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uneconstellationEn Tchétchénie, Havaa, huit ans, est sauvée par Akhmed, un voisin, alors que son père a été arrêté par l’armée. En souvenir de son ami Dokka, Akhmed décide de tout faire pour mettre sa fille en sécurité. Il la conduit à l’hôpital où il pense que la chirurgienne Sonja Rabina pourra la protéger. 

En cette période de rentrée littéraire, j’ai commencé par un peu de littérature étrangère, une fois n’est pas coutume. Pour son premier roman, l’américain Anthony Marra n’a pas choisi la facilité. Avec cette fresque étalée sur une dizaine d’années, il retrace les destins croisés d’une poignée de personnages acteurs de la guerre de Tchétchénie. Ils sont russes ou tchétchènes, médecins, menuisier, écrivain, collaborateurs, résistants, courageux ou lâches, mais le poids de l’Histoire s’est abattu sur eux tous et le parcours de chacun influe sur celui des autres. Une œuvre si ambitieuse aurait pu être difficile à suivre, en raison de la multiplicité des points de vue et des sauts dans le temps mais, grâce à un système de frises chronologiques en tête de chapitres, on s’y retrouve sans trop d’hésitations.

La grande force de Marra, outre le fait de s’être amplement documenté, est de réussir à ce que ses personnages, à la psychologie complexe, ne soient jamais manichéens. Tous ont des failles, une part d’ombre, même ceux dont le comportement peut par moments sembler héroïque. De ce fait, difficile pour le lecteur de se prendre vraiment d’empathie pour un personnage ou d’en détester un autre, car viendra toujours un moment où l’on pénétrera ses motivations. Le but n’est pas de juger, mais plutôt de comprendre. Une volonté d’analyse qui transparaît dans les différentes façons qu’ont Akhmed, Sonja, Khassan et les autres de tenter de saisir le monde bouleversé qui les entoure.

Et lorsque la vie semble absurde, deux media sont privilégiés pour rétablir le sens : d’abord les mots, ceux que l’on écrit pour laisser une trace et ceux qu’on lit pour se raccrocher à une définition, comme celle de la vie, trouvée dans un dictionnaire de médecine, et qui donne son titre au roman. L’autre solution, c’est l’art, et en particulier le dessin, qui permet de rétablir aux fenêtres les paysages d’autrefois à présent dévastés par les bombardements, et de ne pas oublier les traits des disparus.

En effet, Une constellation de phénomènes vitaux est aussi un roman sur le deuil, et sur l’acceptation du mystère : alors que le lecteur finit par voir toutes les pièces du puzzle s’assembler, les personnages doivent accepter d’avancer sans avoir eu toutes les réponses sur le destin de leurs proches. Car la vie, c’est aussi le hasard des indices, des rencontres et des conversations. En ce sens, le roman porte bien son titre, avec son architectonique reposant sur une conjonction fragile d’événements, parmi lesquels des éléments concrets (des repas, des soins, des opérations…) mais aussi des choses a priori moins nécessaires à la vie et pourtant capitales : des choix, de l’amour et de la haine, de la honte, de la culpabilité, de la fierté, des rêves…

Primé aux États-Unis, le kaléidoscope que dessine Anthony Marra à travers ces portraits multiples mériterait certainement d’être également récompensé en France.

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