lafollehistoiredelurinoirJules Chiche-Portiche a fort à faire : aidé de toute une équipe dont les traducteurs Artaban Tarabaÿ et Marjolin Lévithan, il doit mettre sur pied l’Exposition universelle de 1915, qui célèbrera la créativité des inventeurs et la paix des peuples. Mais dans l’ombre, un complot se trame pour empêcher la tenue de cet événement 

Le premier roman à quatre mains de Laurent Flieder et Dominique Lesbros a pour lui un de ces titres à rallonge qui augurent généralement du succès (qu’on pense à des ouvrages comme Les fabuleuses aventures d’un indien malchanceux qui devint milliardaire ou L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire IKEA), et une couverture vintage du meilleur effet.

De quoi attirer le lecteur, et même le plus réfractaire aux romans historiques. Non que ce soit mon cas, mais disons que j’ai toujours plus de facilité à m’attacher à des personnages contemporains, dont les problèmes et les questionnements me touchent davantage.

Je suis pourtant entrée facilement dans la lecture de « L’Urinoir » (on me pardonnera ce diminutif). Énergique et drôle, le style joue sur la connivence avec le lecteur érudit, par l’emploi d’une panoplie de références à double tranchant. Certes, on s’émerveille de la capacité à rassembler autant d’éléments en une seule histoire, tel un patchwork savamment cousu. Mais cette rhapsodie peut aussi générer un certain agacement lorsque les allusions se font trop appuyées pour être crédibles. Ainsi, que Marjolin se lie avec Marcel Duchamp et Apollinaire, très bien, mais qu’il soit pris d’une envolée lyrique qui ne lui ressemble guère et vienne souffler au poète les premiers vers du « Pont Mirabeau », cela passe moins aisément. Le risque est de saturer le texte de références anecdotiques (parfois légèrement hors sujet comme l’intervention d’un couplet de la chanson de Charles Trenet « Le soleil a rendez-vous avec la Lune ») en perdant de vue la ligne directrice du roman.

Car il est parfois délicat de se repérer parmi les nombreux personnages aux noms fantaisistes, qui disparaissent épisodiquement pendant plusieurs chapitres avant de revenir à un endroit où on ne les attendait guère. L’avantage, c’est que le rythme effréné ne laisse pas au lecteur le temps de s’ennuyer, et que la tension s’intensifie à mesure que la fin approche. Personnellement, celle-ci m’a un peu déçue. Certes, la petite histoire ne pouvait faire autrement que de se plier aux réalités de la grande, mais j’aurais aimé que le destin des principaux acteurs de cette farce tragique soit mieux clarifié. Mais peut-être faut-il voir dans ce flou la possibilité d’une suite…

Il n’empêche que ce roman original et très documenté réussit son pari de faire revivre une époque, et que les trouvailles telles que les inventions rigolotes et les pavillons abracadabrants de l’Exposition font passer un bon moment au lecteur. Des personnages, on retiendra surtout la figure fascinante de Jeanne Laguerre, la belle féministe dont on aurait aimé voir la philosophie davantage développée dans son rapport aux hommes en général, et à Marjolin en particulier.

3 questions à… Laurent Flieder et Dominique Lesbros

  • Comment vous est venue l’idée d’écrire sur cette hypothétique Exposition universelle de 1915 ?

Hypothétique ? Mais comment donc ! Elle a vraiment existé… dans notre imagination du moins. Nous avons constaté que dans la seconde moitié du XIXe siècle, Paris a accueilli une exposition universelle tous les onze ans, jusqu’à celle de 1900, qui a fortement marqué les esprits. Puis… plus rien jusqu’en 1925, pour cause de Première Guerre mondiale. C’est là que nous sommes dit : « Pourquoi ne pas s’aventurer dans cet espace-temps et d’y glisser une exposition universelle, laquelle, sans la guerre, aurait certainement eu lieu. »

  •  C’est votre premier roman à quatre mains : comment avez-vous géré cette expérience d’écriture à deux ?

Un pur bonheur et un grand soulagement aussi. Pas de coup de mou, quand l’un donne des signes d’essoufflement, l’autre est là pour redonner du peps, des idées. Sur d’une trame définie à l’avance, nous cousions des chapitres chacun de notre côté, sans savoir ce que l’autre allait bien pouvoir inventer. À tour de rôle, nous nous envoyions ces chapitres, telle une partie de ping-pong.

  • Marjolin Lévithan apparaît dès le début du roman comme l’un des personnages principaux, et sans doute celui auquel le lecteur est le plus incité à s’attacher. Or on perd sa trace page 280 au Certà. Pourquoi l’avoir fait disparaître de la fin du roman et ne pas éclaircir la suite de son destin comme cela est fait à la dernière page pour les autres personnages ?

Ah ! La discrétion et la retenue de Marjolin le perdront, c’est sûr ! Il n’y a qu’à voir comment il s’y prend avec les femmes… Mais s’il s’est éclipsé, peut-être est-ce pour mieux réapparaître dans un proche avenir, plus sûr de lui. Car il a bel et bien une revanche à prendre et une conquête à finir, si vous voyez ce que je veux dire…

Merci à Laurent Flieder et Dominique Lesbros pour leur collaboration fort sympathique.

 

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