danstoncorpsUn homme, une femme, une scène de badinerie matinale dans une cuisine. À la suite d’un jeu de mots malencontreux, l’homme se retrouve miniaturisé dans le corps de sa compagne. L’occasion d’une exploration unique de l’autre, mais aussi de soi.

Quand on a comme moi réfléchi aux thèmes de l’amour et du bonheur corporel, la lecture de Dans ton corps est une évidence. Docteur en philosophie et enseignant en lycée, Francis Métivier signe ici son premier roman après des essais remarqués tels que Rock’n’philo. Mais philo et fiction font-ils bon ménage ? Certes, par moments, le style est plus proche de l’essai que du roman : au fil de sa pensée, le narrateur expose une idée, la creuse, la corrige, la détourne, insiste, l’abandonne pour y revenir deux pages plus loin… Il ne s’interdit pas non plus les allusions à des penseurs célèbres tels que Kant, Kierkegaard ou Heidegger.

Mais le regard philosophique s’accompagne de considérations esthétiques qui transparaissent dans les descriptions léchées du tube digestif. Dévoiler la beauté des villosités intestinales, il fallait oser ! Le lecteur attentif repère par ailleurs quelques références musicales bien trouvées qui accompagnent la réflexion du narrateur, telles que le « Space Oddity » de David Bowie. Sauf qu’ici, ce n’est pas dans l’infiniment grand qu’est perdu le protagoniste, mais dans l’infiniment petit.

Ce voyage intérieur aurait pu prendre la direction d’une épopée pédagogique façon « Il était une fois la vie », et c’est parfois le cas, puisque tous les mécanismes corporels sont abordés avec précision et exactitude, n’en déplaise aux âmes sensibles que certaines scènes crues dérangeront peut-être. Mais s’y ajoute une aventure palpitante, car, en dépit d’une intrigue linéaire (après tout, le tube digestif n’a que deux issues, ce qui limite les possibilités), l’auteur parvient à instiller des rebondissements et une forme de suspens : comment l’homme va-t-il sortir du corps de sa femme et annuler le sortilège initial ?

Le ton, variant du sérieux philosophique à la légèreté de l’humour, laisse entrevoir une chute originale, intrigante. Et de fait, la fin du livre surprend. Si le lecteur s’attend à un acte sexuel (il a bien sûr été question de pénétration dès l’immersion dans le corps féminin), la suite étonne davantage, et laisse perplexe. Et triste aussi, il faut l’avouer.

Car on s’attache à cet homme courageux et curieux, découvrant d’un œil neuf le corps de la femme aimée. À une époque où l’on questionne beaucoup les stéréotypes de la beauté véhiculés par le milieu de la mode (et ses mannequins anorexiques et photoshopés à outrance) et de la presse féminine (dont les thèmes de prédilection restent les régimes, l’épilation et le maquillage), il est rare de voir un homme professer ainsi son amour absolu pour sa compagne, qu’il trouve belle jusque dans ses entrailles. L’ode à la beauté intérieure – au sens propre ! – s’affirme dans des métaphores réussies et de très jolies déclarations (« Je suis à ce point si aimanté, si aimant, et toi, si attirante. »).

Bien sûr, on pourra trouver que le récit pâtit un peu de l’enthousiasme métaphysique du héros et que les bizarreries typographiques, amusantes au début, deviennent lassantes, mais ce roman n’en reste pas moins unique, complexe et touchant.

3 questions à… Francis Métivier

 

  • Comment vous est venue l’idée de ce premier roman ?

Deux sources. Une source scientifique : j’ai été rapporteur, dans les années 2000, en tant que vice-président du CCPPRB de la Région Centre, d’un dossier d’étude clinique intitulé « vidéo capsule colique », procédé destiné à remplacer en partie les coloscopies, et consistant à faire avaler aux patients une gélule contenant une micro-caméra, récupérée « en fin de parcours », et permettant de repérer d’éventuels polypes dans le système digestif. J’avais imaginé un homme miniaturisé dans la gélule. Puis j’ai simplifié le principe, retiré toute technologie et conçu un trajet à contre-sens.

Une source métaphysique : la question de savoir comment il serait possible de rester avec la personne que l’on aime, au-delà de la mort.

  • Saviez-vous d’emblée comment l’histoire allait finir, ou avez-vous envisagé d’autres issues ? Si oui, pourquoi avoir privilégié celle-ci ?

La vraie fin est ce l’homme découvre (mais chut…). Elle est prévue depuis le début de la conception du roman. De là, la toute dernière scène n’a au fond guère d’importance. Elle est volontairement laconique et brutale, parce que l’essentiel a été réalisé.

  • Visuellement, le livre comporte des originalités typographiques (polices plus grandes ou plus petites, lettres écrasées, composition en sablier…) plutôt rares en littérature : est-ce une décision commune avec votre éditeur ou quelque chose auquel vous teniez personnellement et pourquoi ?

J’ai eu l’idée assez spontanément, quand je décrivais le personnage comprimé dans certains conduits ou passages de l’appareil digestif. Cela ne concernait que quelques extraits. L’éditeur m’a encouragé à jouer davantage avec la typographie.

Un grand merci à Francis Métivier pour sa disponibilité et ses réponses détaillées.

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