dix-yuans-un-kilo-de-concombres,M138980Xiao Fei aurait aimé être un intellectuel et un calligraphe de talent. À défaut, il s’occupe de sa vieille mère avec ses sœurs et tente de réparer l’appartement, quand il en a le courage. Le reste du temps, il rêve à sa cousine d’Amérique, venue apprendre le chinois à Shanghai et dont il est tombé amoureux…

Le roman de Celia Levi, sans doute le plus inattendu de la sélection du Prix du Roman des étudiants Télérama-France culture, nous plonge dans les bas quartiers de Shanghai, ville où l’auteur a vécu. Dans ce décor pauvre, mieux vaut pour le lecteur n’avoir pas l’âme trop sombre au risque de se laisser complètement démoraliser.

En effet, loin de l’image de la Chine moderne, nouveau géant économique, dont nous abreuvent les médias, Celia Levi nous dévoile l’envers de la médaille : des lotissements miteux appelés lilongs hébergeant des populations que la modernisation a épargné. C’est le cas de la famille de Xiao Fei : son père est mort, sa vieille mère devient peu à peu impotente et démente, ses deux sœurs sont seules. L’une a été mariée à un homme dont on ignore ce qu’il est devenu et élève un adolescent retranché dans son monde virtuel. L’autre n’a jamais trouvé de fiancé et travaille pour un maigre salaire. Quant à Xiao Fei, anti-héros par excellence, il lui faudrait travailler pour aider sa famille mais il ne trouve pas le courage de chercher un emploi modeste qui contrecarrerait ses rêves d’élévation spirituelle. Intellectuel raté, contrarié par le modèle maoïste qui méprisait tout travail de l’esprit, Xiao Fei est surtout un incorrigible fainéant qui fait de la procrastination son activité de prédilection.

Ce portrait peu réjouissant n’est heureusement pas dénué d’une forme d’humour ou d’ironie assez sombre. Mais si le lecteur amusé par le mépris de Xiao Fei pour les distractions jugées futiles de ses voisins (jouer aux cartes dans la cour) ou par sa maladresse (il détruit la moustiquaire en tentant de la réparer) cherche bien dans le texte, il ne trouvera dans les mots nulle trace de condescendance envers le personnage. Car Celia Levi a pris le pari de suivre cet homme falot sans le juger. Et d’ailleurs Xiao Fei est racheté de sa paresse et de sa médiocrité par des élans de lucidité : « Il se sentait inutile, son rêve grandiose n’était-il pas une représentation qu’il voulait avoir de lui-même ? Une image que l’on caresse pour donner un sens à son existence. Sa recherche d’un absolu se limitait à la projection d’un mythe dans un monde où il était non seulement obsolète mais irréalisable. »

Outre ses désirs intellectuels avortés, qui finiront littéralement à l’eau, puisque ses calligraphies serviront à boucher un trou du toit de leur abri de fortune, Xiao Fei connaît aussi l’échec de ses rêveries romantiques. Il jette son dévolu sur une cousine américaine venue étudier le chinois et nettement plus aisée que sa famille, une jeune fille pas vraiment douée pour l’apprentissage de la langue, pas vraiment jolie et plutôt superficielle qui ne comprend rien à ses tentatives de l’impressionner par son savoir. Cette figure floue n’est au fond que la somme des fantasmes que Xiao Fei projette sur elle. De la cousine réelle, on sait très peu de choses, si ce n’est qu’elle vit en colocation avec d’autres américains qui incarnent pour Xiao Fei tout ce qu’il ne comprend pas et ne sera jamais : la décontraction et l’assurance.

Parmi ses sources d’inspiration, Celia Levi cite Flaubert et cela n’a rien d’étonnant. Assez rapidement son roman fait en effet penser à une version asiatique et contemporaine de L’Éducation sentimentale. Ici aussi tous les efforts du héros sont abandonnés et l’abîme de la misère et de l’ennui l’engloutissent peu à peu sans espoir de fuite. Et si pour Frédéric Moreau, le meilleur souvenir de sa vie est une escapade dans une maison close à l’adolescence, pour Xiao Fei, ce serait sans doute le goût des raviolis préparés par sa sœur.

Un « livre sur rien » comme disait Flaubert, certainement intéressant, mais qui pourrait en décourager quelques-uns.

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