lapetitecommunistequinesouriaitjamais1976, JO de Montréal, une petite gymnaste roumaine de quatorze ans fait sensation. 1,00 affichent les machines qui n’avaient pas prévu le 10 récompensant la perfection de la prestation de Nadia Comaneci. Mais qui est cette enfant qui n’accepte de sourire qu’une fois sa « mission » accomplie ?

Le livre de Lola Lafon, biographie romancée de la gymnaste Nadia Comaneci, était sans conteste l’une des découvertes les plus intéressantes du Prix du Roman des étudiants Télérama- France culture. L’auteur se glisse dans la peau d’une narratrice fascinée par le parcours incroyable de Nadia, qui entre en contact avec la gymnaste et s’appuie sur son témoignage pour faire le récit de sa vie. Lola Lafon imagine l’échange entre les deux femmes et fait ainsi intervenir Nadia, avec laquelle elle n’a pourtant pas eu de conversation à propos de ce projet. C’est donc dans la tête de ces deux femmes que l’auteur parvient à entrer, jusqu’à envisager l’incompréhension qui règne entre elles. Une expérience d’écriture schizophrénique délicate mais réussie.

Si elle retrace fidèlement le destin de la petite gymnaste, de sa famille et des lieux qui l’ont vue grandir à ses succès sportifs, en passant par ses rapports complexes avec son entraîneur hongrois, Lola Lafon parvient à préserver une forme de mystère, comme si Nadia ne pouvait finalement être que celle qui laisse se poser sur elle toutes les interprétations de spectateurs fascinés sans jamais vraiment les infirmer ou les accréditer. Sa disparition pendant 48 heures alors même qu’elle était surveillée par le régime communiste roumain est assez emblématique du flou qui l’entoure.

Car à travers le portrait, c’est aussi tout un pays qui est dépeint, la Roumanie, des années Ceausescu à la libéralisation évoquée lorsque la narratrice se rend sur place pour rencontrer des témoins de la vie de Nadia. Le regard porté par Lola Lafon, sans doute enrichi par sa trajectoire personnelle, est interrogateur, sans complaisance, mais tente au maximum d’éviter les stéréotypes et la facilité. Le constat qu’elle dresse est désabusé : « Avant, il n’y avait rien dans les magasins, aujourd’hui, il y a tout et on n’a pas les moyens d’acheter quoi que ce soit, alors quel système est le meilleur, ils posaient la question comme une équation amère. »

Mais au-delà du clivage Est-Ouest, tous les spectateurs du parcours de Nadia s’accordent dans leur fascination pour cette enfant imbattable. L’occasion de mettre en question le statut de l’adolescente, vouée à devenir une femme sous le regard désespéré d’une société qui lui en veut de détruire malgré elle le mythe de la petite fille parfaite. Si le passage à l’âge adulte et les transformations physiques et psychiques qu’il engendre est vécu par Nadia comme une déchéance, c’est aussi à cause de l’image que lui renvoient son entraîneur (qui la traite de « grosse vache ») et les médias de manière générale. Le voyeurisme et la cruauté se mêlent dans le jugement porté sur Nadia : « Elle nous faisait craquer cette gracieuse et souple enfant des rues, mais là, nous voilà face à une femme d’un certain âge, vingt-huit ans, au sacré tour de poitrine ; tout en elle aujourd’hui rappelle le malheureux destin biologique féminin, ce moment où les femmes commencent à préférer porter des chaussures confortables et où elles s’habillent en L. » Une érotisation de l’enfance et une dégradation de la femme adulte qui choquent d’autant plus qu’elles sont encore présentes dans nos sociétés occidentales.

Confrontant divers regards (l’Est et l’Ouest, l’enfant et l’adulte), Lola Lafon superpose l’expérience imaginée d’un point de vue interne et les visions projetées de l’extérieur sur le mystère Nadia C. dans un livre dont les questionnements vont bien au-delà de la figure de la petite gymnaste.

Publicités