réparerlesvivantsSimon Limbres, dix-neuf ans, est passionné de surf. De retour d’une session matinale avec deux copains, leur camionnette s’encastre dans un poteau. Simon est admis en réanimation, inconscient. Le docteur Révol doit annoncer à la famille du jeune homme le diagnostic irréversible : coma dépassé…

Le roman de Maylis de Kerangal est un de ceux qui, d’emblée, m’attiraient le plus dans la sélection du Prix Télérama-France culture. Un titre énigmatique, tiré d’un extrait de Platonov (« Enterrer les morts et réparer les vivants »), pour un sujet délicat : le don d’organes.

Et pas n’importe quel organe puisque c’est autour du cœur que gravite le roman. Du muscle alenti du surfeur habitué au froid et à l’effort à celui, affolé, d’une mère qui répond au coup de fil dévastateur, du palpitant emballé d’une jeune fille pour la première fois amoureuse à la breloque déréglée d’un corps souffrant et fatigué, de la figure géométrique symbolique des sentiments au centre métaphorique de la vie, aucun de ces aspects n’est ignoré par Maylis de Kerangal. Jusqu’à la plume de l’auteur qui se fait battement régulier, palpitation entre virgules, rythme qui embarque le lecteur dès les premières lignes et l’obsède encore après le point final.

Plusieurs approches auraient pu être envisagées pour un thème aussi complexe : la description clinique de l’ensemble des examens et opérations pratiqués sur le corps, le parcours émotionnel des proches confrontés au dilemme et l’accompagnement psychologique proposé par le personnel de l’hôpital, les questionnements métaphysiques que se pose le receveur en attente de cet organe, prélevé sur un mort pour prolonger sa vie… Maylis de Kerangal a choisi, pour le meilleur, de ne pas choisir, mais de chercher, à chaque instant, l’approche à la fois la plus vraie et la plus originale. On remarquera particulièrement à ce sujet la scène de l’entretien du médecin coordinateur du don d’organes avec les parents de Simon, dans laquelle l’accent est mis sur la voix, la façon de placer son souffle et d’éclaircir son timbre pour que le message ait le plus de chances d’être accueilli positivement. Une perspective à la fois sensible et sensuelle qui résume assez bien le style de l’auteur.

C’est un roman foisonnant qui nous est livré, multipliant les points de vue, les souvenirs et anecdotes de tous les protagonistes qui se croisent autour du corps de Simon. Une tendance à l’éparpillement qui se manifeste par le souci du détail, du trait de caractère, du léger défaut physique, de la passion originale, qui font de tous ces personnages des êtres si entiers et si réels.

Cette empathie que l’on ne peut s’empêcher de ressentir pour les personnages n’est pas sans risque : celui de tomber dans le pathétique, de se laisser bouleverser par l’horreur du drame comme un surfeur débutant bringuebalé par les vagues. Pourtant, l’émotion reste toujours juste, affleurant en permanence, prenant parfois à la gorge, mais pour mieux être réinvestie aussitôt par un personnage différent, dans une autre situation, histoire d’empêcher que le lecteur ne se laisse submerger. Une telle précision dans la manipulation des sentiments provoqués par ses mots relève de l’orfèvrerie. Pour éviter le pathos, c’est vers le registre de l’épopée antique que se tourne l’auteur, mais une épopée de l’intime, dont l’acmé est atteinte lorsque Thomas Rémige nettoie le corps sans cœur de Simon, le baigne avec soin, l’illumine de ses gestes mais aussi de sa voix, qui entonne un chant semblable aux tombeaux des grands guerriers de l’Illiade.

Il y a du souffle athénien dans ce roman, de la lucidité crue à la Tchekhov, du cri d’amour pour la vie jailli de l’antichambre de la mort comme dans Le Scaphandre et le papillon. Un livre bouleversant, profond, unique, à lire d’urgence.

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