EddybellegueuleNé dans un petit village picard, Eddy Bellegueule n’a pas eu une enfance heureuse. Élevé sans tendresse entre l’alcool, les frites et la télévision qui rythme la vie des familles sans le sou, Eddy souffre du regard des autres sur sa différence : un comportement maniéré et efféminé qui attire sur lui l’insulte suprême de « pédé ».

Figurant parmi les favoris du prix du Roman des étudiants Télérama-France culture, le roman d’Édouard Louis (alias Eddy Bellegueule) questionne. S’agit-il bien d’un roman ? Certes, l’autofiction est un genre en vogue, et nombreux sont les jeunes auteurs à publier sur leur propre vie. Il paraît qu’interroger le genre de ce type de texte est galvaudé, que la question du vrai et du faux n’a pas lieu d’être. Pourtant je n’ai pu m’empêcher, à la lecture d’En finir avec Eddy Bellegueule, de me demander si ce livre pouvait vraiment figurer parmi les nominés d’un prix du roman.

Car l’auteur oscille en fait entre deux genres distincts, aussi peu romanesques l’un que l’autre. D’une part l’autobiographie, narrant la vie de ce petit garçon picard malheureux dans une famille pauvre manquant de curiosité et d’ouverture d’esprit, et persécuté par des camarades brutaux et intolérants. D’autre part l’essai sociologique, celui d’un jeune normalien brillant qui décortique le milieu qui l’a vu naître.

On a beaucoup dit que ce livre était un événement, un phénomène à côté duquel il ne fallait pas passer. Tout en lui reconnaissant un certain intérêt sociologique et une plume plutôt cohérente dans le choix de restituer le parler des protagonistes, cousu de fautes de français et de marques d’oralité, je ne partage pas cet engouement qui me semble exagéré.

J’ai lu que ce livre était un « cri d’amour » d’Édouard Louis à sa famille. L’expression me surprend d’autant plus qu’à la lecture, je me suis plutôt dit : « Il doit vraiment les haïr pour leur faire ça. » En effet, rien n’est passé sous silence des vices, des travers et des faiblesses de l’entourage du petit Eddy. Violence, alcoolisme, fermeture d’esprit, racisme, bêtise, manque d’ambition… Le portrait de cette famille de picards correspond en tous points aux clichés les plus négatifs véhiculés par l’imaginaire collectif. Peut-être que la réalité est vraiment aussi noire. Peut-être que c’est du moins ainsi qu’Eddy a perçu ses proches. Peut-être qu’il est vrai que tous les enfants de treize ans passent leurs nuits en boîte de nuit, boivent et découchent à tout va. Et l’exactitude dans ce cas serait saluée dans le cas d’une autobiographie, comme dans celui d’une étude visant à comprendre pourquoi la place des hommes, des femmes et des enfants semble tellement déterminée, sans qu’il soit possible d’y échapper – sauf quand on s’appelle Eddy Bellegueule et qu’on a fait éclater le moule malgré soi.

Mais le livre se définit comme roman, en dépit des affirmations contradictoires de l’auteur, affirmant tantôt qu’il n’a fait que raconter sa vie, tantôt qu’il a exagéré et remanié certains éléments. Or, attendons-nous d’un roman qu’il nous décrive la réalité sans fard ni intrigue ? Je ne suis pour ma part pas convaincue que la littérature ait pour fonction première le voyeurisme. Et pourtant, c’est bien ce qu’a déclenché le « phénomène » Eddy Bellegueule : un regard mi-méprisant mi-apitoyé des élites bourgeoises et citadines qui se prêtent le livre en se disant « ce pauvre garçon, il n’a pas eu de chance de naître dans un tel milieu ». Une position de supériorité affirmée par ceux dont fait désormais partie l’auteur : les heureux du monde.

En attendant, pour le lecteur qui ne se sentirait qu’un instinct voyeur modéré, le roman tourne vite en rond. Rien n’échappe au stéréotype, et, au bout d’une vingtaine de pages, on a compris et on attend, en vain, qu’il se passe quelque chose. L’évocation de la tentative d’Eddy de devenir hétérosexuel en embrassant une camarade de classe offre un nouveau motif de réflexion intéressant mais c’est à peu près tout. Il reste au lecteur le mélange de malaise et de supériorité que l’on pourrait ressentir en regardant Confessions intimes ou Tellement vrai. Avec cette même interrogation : réalité ou mise en scène ?

Publicités