NueLe narrateur se souvient. Quelques mois plus tôt, à Tokyo, sa compagne Marie présentait sa dernière création, une robe en miel. Mais à partir de ce jour, plus rien ne s’est déroulé comme prévu et leur couple a fait naufrage. À moins que l’automne qui s’annonce ne leur offre une nouvelle chance…

Le roman de Jean-Philippe Toussaint, dernier tome d’une tétralogie dédiée aux saisons de la vie de son héroïne, Marie, figure dans la sélection du prix du Roman des étudiants Télérama-France culture. Un choix étonnant que celui de nominer un livre qui clôture un ensemble. Comment appréhender la fin d’une histoire dont on n’a pas lu le début ? Malgré ce handicap, il n’a pas été difficile de se plonger dans le style fluide de ce livre poétique.

Au début, bien sûr, le lecteur novice est un peu perdu. Qui sont ces personnages qu’il est censé déjà connaître ? Surtout, comment s’y retrouver dans cette chronologie floue, sinueuse, qui fait souvent retour sur elle-même et ignore des semaines entières ? Le traitement du temps est en effet très particulier dans ce récit, et pour cause. Perdu dans ses souvenirs, le narrateur revit en boucle certaines scènes marquantes de son histoire avec Marie, passant sous silence les périodes creuses de cette année riche en rebondissements. Parmi les événements marquants, ces vacances d’été à l’île d’Elbe, qui lui donnèrent l’espoir d’une reprise de leur relation, avant les mois de silence qui ouvrent le roman. Mais aussi ce vernissage, au Japon, durant lequel, grimpé sur le toit de la salle, il observa les invités un par un, à la recherche de la femme de sa vie. Cette scène nocturne, onirique et irréelle, donne sans doute la clé du titre du roman.

Car bien sûr, l’adjectif Nue ne s’applique pas directement à la styliste. Tout aurait été trop simple, or ce roman si facile à lire tend à déjouer, mine de rien, les évidences. Nue, c’est d’abord ce jeune mannequin russe qui l’est, sur le podium, seulement couverte de la robe en miel imaginée par Marie. Une couche sucrée soigneusement répartie sur le corps à demi masqué par un essaim d’abeilles, ce corps bientôt percé de dizaines de dards. L’échec dramatique de cette tentative de présentation de la nudité sublimée semble révéler la dangerosité pour la femme de se livrer sans barrières ni protection.

Cette impossibilité de se dévoiler sans risquer la chute, c’est sans doute ce qui anime l’héroïne, présentée pourtant comme légère, frivole et enfantine. Si sa joie pure sourd parfois de sous ses atours et ses politesses, qui d’autre que le narrateur parvient à repérer ces éclats de sincérité ? Car, depuis le hublot percé sur le toit, ce qu’il observe de sa femme entourée d’inconnus, ce n’est qu’une carapace, « comme si sa peau était blindée, son enveloppe cuirassée ».

Pourtant, dans l’intimité, Marie aime se promener nue, ou à peine couverte. Mais même cette nudité du corps communiant avec la nature ne permet pas au narrateur d’accéder à son âme, lui qui, sur l’île d’Elbe, aurait tellement voulu comprendre quel chemin l’aurait ramenée auprès de lui. Et c’est sur cette même île, quelques mois plus tard, que le mystère se dénoue. Le narrateur est tiré de sa rêverie par un appel de Marie, qui lui annonce que le vieil homme qui gardait la maison héritée de son père est décédé. En route pour l’enterrement, l’ex-couple se retrouve confronté à la mafia locale, et le récit flirte durant quelques pages avec le roman noir et la saga familiale. Encore un détour, un trompe-l’œil, avant la révélation au lecteur de la vérité de Marie. Un dévoilement de l’intime, de l’intérieur du corps, comme si, finalement, seule l’échographie permettait d’éclaircir un peu le mystère féminin. 

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