les-renards-pales,M124935Expulsé de son appartement dont il ne payait plus le loyer, Jean Deichel trouve refuge dans sa voiture. Il se met alors à boire en réfléchissant aux dérives du monde contemporain et découvre, au hasard de ses errances, d’étranges symboles sur les murs du XXe arrondissement.

Figurant dans la sélection du Prix du Roman des étudiants Télérama-France culture, le livre de Yannick Haenel me semblait prometteur. Annoncé comme politique et poétique, ce roman aurait pu être un croisement habile entre Aragon et Stéphane Hessel : le talent littéraire au service d’un engagement contemporain. Et sans doute était-ce là, en quelque sorte, l’ambition de son auteur.

Moi qui aime vanter les mérites des livres qui m’ont plu, me voici donc confrontée à un exercice difficile : chercher les qualités d’un ouvrage que j’ai failli abandonner en cours de route. Le premier chapitre pourtant m’avait plutôt séduite par la présentation d’un narrateur désabusé, fasciné par un rayon de lumière sur le mur de son appartement, ayant pour seul compagnon un papyrus en pot. La notion d’intervalle, qui semblait devoir être explorée sur un plan philosophique, m’intriguait également.

Mais rapidement, tout se gâte. Le style, d’original et décalé, se fait de plus en plus moralisateur et agaçant. Les descriptions précises, incisives, font place à des considérations vagues et ivres sur la société, la vie, la mort… Je crois que le dernier passage que j’ai aimé dans ce livre fut l’évocation des peintures d’animaux sur les murs du bar.

Peut-être est-ce moi qui n’ai pas compris toute la portée de ce livre, c’est toujours un doute qui subsiste quand on n’a pas été séduit. Tout de même, j’aurais aimé que les personnages croisés par le narrateur apparaissent plus d’une fois et ne se réduisent pas à de simples silhouettes (à l’instar des camarades qui initient le Deichel à la politique : Myriam, le Bison, Ferrandi que l’on ne fait qu’apercevoir dans la suite du récit). Certains avaient un potentiel intéressant, ainsi de la Reine de Pologne, mais ils ne sont qu’effleurés, laissant le lecteur perpétuellement sur sa faim. Car Jean Deichel s’intéresse davantage aux morts qu’aux vivants, et l’auteur prend un malin plaisir à multiplier les scènes nauséeuses en confrontant son protagoniste à un chien agonisant ou à un clochard accidentellement broyé par un camion-poubelle.

La construction du roman est aussi surprenante. Après une première partie divisée en chapitres titrés, axés sur les personnages croisés par le narrateur ou les événements auxquels il assiste, la deuxième moitié du livre se déroule en une longue diatribe dans laquelle le lecteur se trouve vouvoyé et rudoyé. Il s’ensuit un raidissement des postures : celle du narrateur, agressive et sans nuance, et celle du lecteur, de plus en plus tenté de fermer ce livre qui l’insulte, le critique et le menace. Comment ne pas être agacé par cette posture dictatoriale d’un narrateur qui pense avoir tout compris ? Comment ne pas y voir une prétention insupportable de l’auteur ?

On pourrait se dire que celui-ci n’est pas si naïf, qu’il se désolidarise de Jean Deichel et de sa contestation un peu facile (brûler ses papiers d’identité, cela rappelle Gainsbourg qui brûlait des billets de banque à la télé : ce n’est jamais que symbolique, et encore). Mais non, cette mascarade est à prendre au premier degré, si l’on en croit les interviews données par l’auteur. Ainsi a-t-il déclaré dans le cahier livre de Libération : « Je pense que tout est à reprendre, et que les conditions politiques et sociales doivent être retournées. Si tout le monde s’arrêtait comme Deichel, ce serait un gouffre, puis une renaissance[1]. »

S’il s’agissait de donner au lecteur des envies de révolte, mieux valait lui conseiller la lecture d’Indignez-vous. Je suis pour ma part restée sourde à l’appel des Renards pâles, sans m’en sentir coupable le moins du monde, n’en déplaise à M. Haenel.


[1] Yannick Haenel, « L’insurrection est là, mais étouffée », Libération, 10 septembre 2013, http://www.liberation.fr/livres/2013/09/10/dialoguez-avec-yannick-haenel_930751

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