arden-couvertureDans la Marsovie de l’entre-deux-guerres, Alexandre de Rocoule, propriétaire d’un hôtel de luxe, et Salomon Lengyel, tailleur juif, rêvent de composer une opérette à succès, mais ne font qu’accumuler les projets inachevés. Le déclenchement de la guerre donnera-t-il un nouvel élan à leur activité créatrice ?

Candidat sérieux pour le Goncourt finalement décerné à Pierre Lemaître, Frédéric Verger l’est aussi pour le prix du Roman des étudiants Télérama – France culture avec Arden, premier roman impressionnant. Fresque historique burlesque et grinçante de près de 500 pages, le livre a de quoi intriguer.

À la lecture du début de la quatrième de couverture, je m’étais dit « encore un roman sur la Seconde guerre mondiale ». Sauf que Frédéric Verger ne fait pas les choses comme tout le monde. Il aurait pu emmener ses lecteurs en Allemagne, en France ou en Pologne, mais non. C’est en Marsovie qu’il a choisi de bâtir son histoire, dans ce pays d’Europe de l’Est… imaginaire. Rarement auteur a fait preuve d’une telle cohérence dans la construction d’un pays fictif, sauf bien sûr du côté de la science-fiction ou de la fantasy. Mais le tour de force de Verger, c’est justement le réalisme dû à la profusion de détails qu’il nous offre, jusqu’à ce que nous finissions par croire à toute force à la réalité de cette petite principauté accolée à la Hongrie. La géographie, l’histoire, les habitants, tout semble réel car terriblement documenté, jusqu’aux citations tirées de la biographie imaginaire du roi Karol Ier. Ce souci de réalisme convainc et embarque le lecteur le plus récalcitrant, mais il est à double tranchant, car l’accumulation des éléments fournis dans de longues descriptions métaphoriques, a parfois tendance à fatiguer ou à agacer.

Quoi qu’il en soit, si le roman est très descriptif, surtout vers le début, l’histoire qu’il narre à de quoi réveiller le lecteur et le tenir en haleine. La biographie familiale entreprise par le narrateur présente une galerie de personnages pris dans la tourmente de la guerre et confrontés tantôt à des quiproquos loufoques tels que l’histoire du salami empoisonné, tantôt à des périls glaçants, à l’instar des réfugiés dans le souterrain. Verger passe du registre du vaudeville à celui de la tragédie avec une aisance déconcertante, de sorte qu’on ne sait plus si on se trouve dans une opérette du type de celles que composent ses personnages ou dans un opéra wagnérien.

Cette maîtrise du langage s’exprime non seulement dans les descriptions mais aussi dans des dialogues justes et un art de la digression qui n’a rien à envier à Jacques le Fataliste, le chef d’œuvre en la matière. Le narrateur interpelle le lecteur, brise le cours de l’intrigue pour mentionner un élément évoqué précédemment (« comme ce bureau avait changé depuis la page 187 ! »), suit le destin d’une lettre, intercale le synopsis d’une opérette inachevée. Le tout avec un humour cynique cohabitant avec une certaine tendresse pour les personnages, à commencer par ce balourd d’Alexandre de Rocoule.

Si Arden se lit sans déplaisir malgré quelques longueurs, le roman s’accélère dans les cinquante dernières pages et la fin, abrupte, a de quoi rendre perplexe tant elle laisse de questions en suspens : comment les troupes russes ont-elles reçu le signal que le roi avait demandé à Alexandre de faire passer dans son feuilleton ? Qui a causé la destruction de l’hôtel et pourquoi ? Que sont devenus tous les personnages croisés au fil du récit ? Le parti-pris d’une fin ouverte dessert à mes yeux ce roman complexe et non dénué de souffle. Dommage, car après s’être attaché aux personnages pendant plus de 450 pages, on aurait aimé que la clôture du livre leur rende justice.

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