SeuleVeniseElle a quarante ans, l’amour de sa vie l’a quittée, elle pense devenir folle. Alors elle s’en va, elle quitte tout et part pour Venise. C’est l’hiver. Elle s’installe dans une pension dont l’une des chambres est occupée par un jeune couple et l’autre par un vieux Russe infirme. Au hasard de ses promenades, elle découvre une librairie dont le propriétaire la bouleverse…

On ne me donne plus beaucoup de livres : j’en ai déjà trop. Pourtant, une amie a eu l’idée de m’offrir celui-ci en me disant qu’elle l’avait lu d’un trait. J’étais, je l’avoue, vaguement surprise. J’avais entendu parler du succès des Déferlantes mais pour moi, Claudie Gallay était plutôt une auteur appréciée de la génération de mes parents que de la mienne. J’avais l’impression que ses livres ne me parleraient pas, que je ne me sentirai pas concernée, que j’allais m’ennuyer un peu. Heureusement que parfois les amis nous font découvrir des choses vers lesquelles on ne serait pas allé spontanément.

J’ai aimé le titre du roman, ces deux mots posés l’un sous l’autre sur la couverture. Je me suis demandée ce qui manquait à cette ébauche de phrase : qu’avait Venise dont nulle autre cité n’aurait pu se prévaloir ? C’est après que j’ai compris qu’il fallait moins lire Seule Venise que Seule. Venise. Car au fond ce sont là les deux sujets principaux du livre : la solitude et la Sérénissime, qui se trouvent entrer en résonance.

Ce titre divisé, haché en deux mots juxtaposés dont le sens ne jaillit que par confrontation, est assez emblématique de la plume de Claudie Gallay. Des phrases courtes, nerveuses, parfois juste deux mots, qui suffisent à décrire précisément une ambiance. J’avais dit du livre de Véronique Ovaldé Et mon cœur transparent que c’était un roman d’atmosphère (https://lilylit.wordpress.com/2013/08/25/atmosphere-atmosphere-et-mon-coeur-transparent/) mais cela conviendrait aussi à Seule Venise. Volant la vedette à la narratrice, la Cité des Doges déploie son dédale de ruelles et de canaux à l’heure de l’aqua alta. Entre lieux incontournables et insoupçonnés, Claudie Gallay nous offre une visite originale de la ville, abordée par les cinq sens. Du son des cloches à l’odeur des canaux en passant par le frisson de l’humidité de la lagune, tout y est. L’occasion pour le lecteur qui connaît Venise de renouer avec ses souvenirs, et pour celui qui n’aurait pas cette chance, d’avoir envie d’y partir sur le champ

Pourtant, on est loin ici du cliché de la ville magique, dorée par le soleil au milieu des eaux miroitantes. Venise en hiver, c’est le froid, l’humidité, la solitude, comme si la narratrice avait apporté avec elle la chape de plomb de son chagrin d’amour. Mais dans son désespoir, une lueur apparaît sous la forme de Manzoni, un libraire italien à la voix rauque. C’est à lui qu’elle s’adresse dans le livre, à lui qu’elle raconte leur histoire, ou plutôt celle qu’il y aurait pu avoir entre eux. Elle a beau dire qu’elle sait qu’ « après vous, je ne pourrai plus », aucun élément flagrant ne vient accréditer la possibilité d’une relation concrète. Pas de gestes de désir, juste des mots, comme avec les pensionnaires de Luigi, la jeune danseuse et le vieux prince Russe. Mais peu à peu, quelque chose se dessine : alors que Carla se détourne de son amoureux pour se consacrer à la danse, l’amour perdu du prince ressurgit… Et lorsque la narratrice comprend qu’il n’y aura rien de plus avec Manzoni, le fond du gouffre s’éloigne paradoxalement. Car ce que lui révèle sa parenthèse vénitienne, c’est qu’après toutes ces déceptions, elle est encore en vie. Même si elle perd à chaque fois « toute une part de moi », reste la richesse de l’amour éprouvé dans l’attente. L’attente qui, malgré toute la douleur qu’elle contient, peut aboutir à une conclusion heureuse inattendue, même au soir de la vie, comme le prouve l’histoire du prince.

En s’attachant de nouveau à un homme qui ne lui offre pas l’histoire qui lui aurait fait oublier celui qui l’avait abandonnée, la narratrice soigne le mal par le mal. Et comprend qu’elle a encore le temps de souffrir et d’aimer bien d’autres fois.

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